Non chronique – Robi – La Cavale – Titre par titre.

Photo by Frank Loriou

Photo by Frank Loriou


L’éternité

L’instant d’après. Tel un somnambule brusquement revenu à la vie, je me retourne mais c’est le vide qui me fait face, pas toi. Impossible de revenir en arrière, trop tard, la terre est brûlée, alors tel un funambule je file, je cherche des traces de toi dans les congères qui bordent le chemin mais il ne reste rien. Ou presque : d’un amour en arrière la poussière intime, d’une nuit brûlante les traces de quelques éphémères et quelques roses trémières fanées dans l’autre hémisphère. Alors courir, chevaucher, partir pour l’éternité la tête la première, et se réjouir d’être là.

Être là

Et malgré tout, être là, puisque tout s’est effondré, prendre le temps d’être là avec toi, ou une autre peu importe finalement, c’est le salut de nos âmes qui compte, et aussi être là, quand les autres n’y sont plus, être présent au monde quand les autres s’en échappent lâchement, être, tout simplement, juste être, être là, ici et maintenant avant d’être las, délaissé par toi, lassé de tout, de cette course vaine, être là, enfin, ne plus avoir de comptes à rendre, être là et jouer, être là et à ton cou me pendre, être là, aimer et devenir fou.

Devenir Fou

C’est finalement la seule issue raisonnable, devenir fou, quand tout fout le camp, quand tout le monde s’en fout, devenir fou, s’écouter, se regarder, se voir multiple, kaléidoscope mental er bariolé, devenir fou pour comprendre les autres, devenir fou pour les aimer, ou essayer, devenir fou pour être aimée, l’espace d’un instant, remonter sur ce manège infernal de l’enfance éloignée, entrer dans la ronde, courir, sauter, ensemble, devenir fou, roulement de tambour, battant, tant d’espoir sans raison, devenir fou le temps d’une nuit de fête.

Nuit de fête

Oublier, s’oublier, et s’avouer vaincu. Oublier qu’il n’y aura qu’une seule issue possible au bout de cette nuit de fête. Laisser son corps, ses membres, sa bouche faire ce qu’ils veulent, chercher sa voix au hasard, croire à l’instant, croire sur parole cette bouche qui tente sa chance, cette langue qui danse, refuser de céder au choix, rester ange et démon, satangélique défi, même en songes j’y songe, un démon me démange, me ronge, le sang qui coule des étoiles inonde le ciel sombre de sa lumineuse beauté brûlante, s’oublier et danser.

Danser

Chercher tes bras perdus de ma main éperdue, lancer quelques regards à la cantonade, au ciel, au hasard, crier ta peau, trouer mon cœur, et danser, danser, danser. Le battement de mon corps transperce la nuit et ma tête tourne, tourne, ma neige en chœur, corps à corps encore, tanguer, chavirer, perdre la tête, lâcher prise, tanguer encore et encore, ça fait marrer les enfants qui nous entourent sur ce manège lancé à pleine allure au clair de lune. A défaut de ton corps, danser là avec le vent qui mord ma peau.

Le vent

Laisser vagabonder mes humeurs, laisser divaguer ton humour, laisser errer nos amours décédées, nos amours indécises, laisser voler au gré du vent nos pas pressés, nos proies lassées, nos corps presque hantés. Une fois encore, se relever et se laisser porter, embarquer, décoller, quand un courant d‘air pur embrase nos chairs électriques. Un courant d’or blanc file au firmament de nos peurs essoufflées : mirages aériens et bal de poussières folles dans les herbes pliées. Se laisser tomber, là, à cet endroit.

À cet endroit

Là où je suis, à cet endroit précis, là où tu n’es pas, à cet endroit là où je suis, errent les quelques souvenirs frivoles de nos soirées d’abandon, trainent encore les rires amers de virées solitaires. A cet endroit, là où je suis, il n’y a plus rien pour me relier au passé décomposé : pas simple mais plus que parfait pour oublier cet endroit où tu étais, imaginer le futur, les postures antérieures et les plumes envolées. A cet endroit où tu n’es plus, me poser, là, à cet endroit te fuir, les sens en éveil, enfin prêt à affronter le chaos.

Le chaos

Ok le chaos, rendez-vous, ok rendez-nous le chaos choral : te souviens-tu de lui, sais-tu encore à quels seins te vouer, à quel saint avouer tes péchés ? J’en doute. Et si l’ordre n’était qu’une illusion, un mirage, une question de point de vue, de là où l’on se situe. Et si le désordre était la norme ? Sais-tu encore situer le chaos dans ce millénaire foutoir ? Même les plus courageux n’ont pu avoir raison de cette envie de folie qui parfois m’envahit, et pourtant j’ai essayé, de me confier, de m’abandonner, à toi, à lui, à toi, à elle, à toi. En vain.

À toi

À toi que vais-je laisser derrière moi après cette nuit d’errance, après cette fuite en avant échevelée, que vas-tu retenir de ces efforts intemporels, de ces couronnes d’insuccès, de ces doutes allongés, de ces questions sans réponse, de ces réponses muettes, que vas-tu garder de mes échappées solitaires, de mes associations de bonheur, que va-t-il te rester à toi, que vais-je leur dire, que vais-je écrire, suis-je encore celui que tu sais, ou déjà devenu l’autre, lui, toi, elle ? J’entends encore le son de ma voix qui me rappelle à l’ordre, ma voix par ta bouche.

Par ta bouche

Mon nom, ma voix, voix off de mes tourments ensevelis sous les vestiges enruinés de nos mémoires sans paroles, de nos histoires sans fin, sans bleu ni fête, de nos souvenirs évaporés, de ces paysages avalés, rappel à la vie, l’appel du large, ça t’en bouche un coin, tu avais oublié ce dont j’étais capable, nos émois somnambules, nos amours ventriloques, notre foi contorsionniste, tu avais oublié le son de ma voix quand elle te dit encore t’aimer, mais là maintenant je veux l’entendre déclarer par ta bouche qu’enfin est arrivée l’heure de la cavale.

La cavale

Encore et toujours, aller et venir, devancer tes envies, fuir tes attentes, chevaucher nos manques, courir, courir, foncer tête baissée, dans ces labyrinthes serrés, courir aliéné, déchainé, fuir pour se retrouver, les veines s’agitent, le sang bat son plein, les tempes s’emballent, je suis une balle filante, nue et fier, je suis prêt à défier ce qui reste du temps d’avant, ce qui tient encore debout, sauter, courir, se retourner et apercevoir loin derrière l’éternité retrouvée, l’éternité retournée. Nu comme au premier jour, prêt pour le sursaut de l’ange étoilé, second souffle : m’envoler.