#1 – Colleen. Capitaine de rien du tout.

« Faisons envie » : chroniques d’impressions urbaines, musique et culture, à travers les yeux de la fiction et du réel, de la vie à Paris, des découvertes des choses belles.


« Faisons envie » : une nouvelle rubrique proposée par Mathieu Rivalan que je suis ravi d’accueillir au sein de Pop, Cultures & Cie. Un an après sa création, une rencontre qui tombe bien.


Une première chronique qui colle parfaitement à l’esprit du blog, un disque inclassable, un regard, une langue, des envies.


Alors « Faisons envie », parce que c’est de cela dont il s’agit…


Iker Spozio - Arabesques

Iker Spozio – Arabesques

Il y a six ans, au milieu de l’été, il y avait une salle qui jouait des concerts de folk, près de Mairie des Lilas. Une odeur de chaud, musique des Rue Royale, plafond bas, joli petit porche, avec posée dessus une italienne qui chantait Belle & Sebastian et fumait en parlant d’Iker Spozio. C’était un illustrateur qu’elle avait rencontré entre Rome et Latina. Regardé : une esthétique de dédale, des images faites d’escaliers et de fenêtres entortillés, des couleurs primaires partout, le tout évoquant des images et des souvenirs de cauchemars, outre l’architecture ex nihilo de Latina la fasciste (c’est en Italie la ville du Duce) elle-même, où j’étais allé quelques jours. Partout aussi des visages de masques, yeux en amande, petites bouches rondes de grimace, sortis de la lointaine galerie du Louvre Océanie et Afrique. Oublié pendant six ans. Revenu à l’esprit là en voyant la pochette de l’album de Colleen en mars, et c’était lui, qui illustre tous ses albums et tous ses flyers. Au milieu des sites web, dans ce qui s’assimile à un silencieux effort de non-comparution sur les plateformes d’auto-promotion, elle le remercie pour dix années d’amitié professionnelle, « transmission into visual terms », l’importance du CD comme objet physique, etc. Dans un tel silence de communication c’est un bel unique hommage. Ailleurs, dans une interview donnée à The Drone, Colleen explique sa fuite du monde dans un ancien magasin d’olives devenu studio et tour d’ivoire, et son amour des oiseaux. Courbevoie, juillet, la chaleur monte du bitume et je repense à Iker Spozio. Colleen chante, la voix un peu en avant sur Captain of None : « Oh je dors et j’écoute mon cœur qui ne dort pas, car me suis perdue à l’intérieur d’un rêve qui m’a laissée capitaine de rien du tout ».

Captain est le sixième album solo de Colleen. Il repose sur la viole bouclée de la française Céline Schott signée sur le label Thrill Jockey, celui des Future Islands, mais rien à voir, fille talentueuse qui ne semble reliée à rien, mais capitaine de plein de choses lorsqu’on y regarde de près. Les instrumentaux y trouvent la part très belle, longues parties toujours riches et empilées, denses et tristes, avec des légers décalages lorsqu’il s’agit d’empiler en concert, comme dans le très beau live on KEXP enregistré le 16 juin de cette année. Viole posée entre les jambes, loopers au collant, grosse caisse et tempo au cordeau à 27.30. Malgré une pose de jolie, timidité de la fille, « that’s what I’m here for » puis timidité par contagion du présentateur El Toro à travers ses petites lunettes. Incertain. Magnifique. Lorsqu’Andrew Bird imposait devant une salle de Rennais fatigués – je ne sais plus pourquoi fatigués – des interludes amusants d’empilement de boucles de violon par-dessus lesquelles il empilait encore du violon joué à l’archet, je me souviens avoir croisé le regard du batteur malheureux. C’était criant qu’il ne voulait pas supporter ces longues interruptions de frappe et la salle s’était vidée parce que c’était beaucoup trop long ces interminables solos. Il s’était mis à emmener Armchairs trop loin pour moi, la chanson où Bird voudrait être un cosmonaute de l’espace entre lui et elle, il s’était trouvé en manque de réservistes pour espérer combler les interstices étriqués de cette petite salle qu’est l’Ubu. Alors j’étais parti avec Laura Veirs dans la tête, « The drummer drums cause it’s the last chance that he got / boats light up the river in a string of flame, life is good ».

C’est une évidence que sa ligne instrumentale intéresse la critique. On s’est penchés sur l’originalité de l’instrument qu’elle utilise en disant et redisant la variété et l’originalité de l’usage qu’elle en fait, piquant les quatre cordes sans jamais utiliser l’archet, se servant de l’instrument pour la diversité de ses acceptions sonores, quitte à simuler le trot d’un cheval au milieu d’un morceau (Captain of None) en utilisant la partie sous le chevalet. Pitchfork a mis en avant la dimension baroque de la démarche en rappelant au passage l’historique de la viole de gambe. Le traitement de l’instrument, il est vrai, est somptueux. La progression du magnifique et minéral Holding Horses le démontre, et écouté ce soir là où la ligne 2 sort de la terre, je distinguais les cinq ou six superpositions traitées différemment, les unes à valeur mélodique, les autres rythmique, le tout vraiment triste et déjà, les voitures replongeaient sous le niveau de la mer des rues. Personne n’a parlé je crois de sa formidable maîtrise de la scansion lorsqu’elle chante et construit un registre presque incantatoire, des fins de phrases en voyelles ouvertes comme si elle ne parlait plus anglais mais javanais, ou bantou, ou on ne sait pas. Les percussions vont dans le même sens d’une évocation du tribal comme dit Levi Strauss (This Hammer Breaks, 2.20), des tambours comme dans Conrad, vision de l’Afrique musicale, tout à fait le même empilement de drums que sur les morceaux hallucinés de Universe de Mount Eerie / Microphones. Les albums d’ailleurs se ressemblent. À Voltaire, la nuit, volutes de fumée autour de nos yeux, je me souviens que nous nous étions tus pour écouter la voix de jeune homme de Phil Elvrum dans son rôle à la Kubrick du garçon au fond de son canyon, la peau soufflée par les vents solaires, ambiance de fin du monde, posture d’éprouvé et soudain, Dieu avec une voix de femme couvrait le son du vent et demandait : « Do you. Really. Think. There’s anybody out there ? ». Cette conversation à deux remplissait toute la pièce, nous avions les pieds sur la table basse tandis qu’au loin, un couple descendait la rue Mercoeur.


Mathieu Rivalan