Chronique – Manolo Redondo – A Drop About To Drown.

manolo-redondo-a-drop-about-to-drown


Dans la vie tout est souvent question de timing, du bon moment, de présence. Être là, vraiment là. On passe à côté d’une femme pour être arrivé en avance ou en retard, pour l’avoir rencontrée au mauvais endroit, au mauvais moment, on passe à côté d’un bon vin parce qu’on n’a pas eu la patience d’attendre qu’il atteigne sa plénitude, que sa subtilité aurait mérité plus de disponibilité et sa finesse plus d’attention. On se laisse alors séduire par le premier verre du nouveau monde venu, du soleil plein la face, ce vin facile qui vous éclate en bouche. On se laisse séduire par cette fille exubérante et pétillante négligeant sa voisine trop effacée. Oui souvent les clichés ne sont qu’une photographie peu flatteuse de la vraie vie. On passe à côté de tellement de choses par négligence, paresse, lâcheté. En musique c’est pareil, parfois le moment de la rencontre n’est pas venu. Parfois une musique superbe et raffinée se cache derrière les apparats trop discrets de l’humilité. L’artiste n’a pas composé pour se montrer, pour exister, pour briller. Il l’a fait parce qu’il le devait, qu’il ne sait faire que cela, remplir sa vie de poésie, de dessins, d’harmonie et de mots. Il l’a fait pour ressusciter une enfance lumineuse, oublier une adolescence en pente raide, ou tout simplement dire l’amour, la fraternité, l’espoir. Mais si on n’a pas toujours la chance de retrouver un amour de jeunesse ou de récupérer une bouteille gâchée, la musique est éternelle. Surtout quand elle est sûre d’elle, solide et belle. Elle ne risque pas les outrages du temps, les négligences d’une mémoire sélective. Elle est résistante à la procrastination.

Des mois que le disque de Manolo Redondo traine sur la pile, que ses superbes compositions se sont refugiées dans un coin isolé de la mémoire de mon téléphone. Des rendez-vous manqués, des concerts qui ne tombaient pas au bon moment, des dizaines de mélodies catchy et de disques plus évidents qui leurs sont passés devant, sans honte, sans gêne. Et puis un jour sans fin, une fin d’après-midi enspleenée qui vire en soirée sans but, le besoin d’ambiances sonores véritables, de chansons bios, chaleureuses et bienveillantes, l’envie de quelques caresses mélancoliques, la nécessité de se blottir au creux de mélodies soignées, l’appel de cette pop folk attachante. Je me demande alors comment j’ai pu négliger ces onze petits bijoux précieusement taillés par un maitre joaillier perpétuant la tradition des baladins solitaires qui sans se soucier des hypes, des mouvements de foule ou du temps qu’il fait avancent inlassablement, tracent leur route pavée d’harmonies éclectiques et de mélodies magistrales. Ces jours-là, je suis soulagé et content de tomber sur un Manolo Redondo, de m’engouffrer dans son univers douillet et réjouissant pour m’y emmitoufler sans retenue. S’affranchissant avec une aisance remarquable d’influences comme autant de fardeaux potentiels sagement abandonnés au bord de la route poussiéreuse qu’il parcourt sans relâche, il propose avec ce disque une interprétation personnelle et entêtante d’un genre mille fois (mal) copié. Maitrisant avec une insolente facilité l’art de la fugue onirique et de la composition au cordeau, il peut se permettre digressions harmoniques, écarts de langages et chemins de traverse pour nous surprendre tout au long d’un album plein de détours là où d’autres se seraient contentés d’une ligne droite à travers la plaine. Car tout le monde le sait maintenant, peu importe la destination, c’est le chemin qui compte. Quand c’est en si belle compagnie, le voyage peut durer une éternité. Sans lasser.


Matthieu Dufour