Chronique – Gisèle Pape – Oiseau (EP).

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Fermer les yeux après une nouvelle journée inutile, tout ce temps qui file, cette énergie gâchée à s’occuper du superflu, du creux, ce temps passé avec ces personnes toxiques. Sombrer, épuisé, vidé. Se réveiller. Recommencer. Se réveiller. Repartir au combat. Se réveiller Encore. Mais ce matin tout a changé. Un peu avant l’aube, quand le noir est encore plus sombre, que les bruits du monde se sont tus. L’espace d’une parenthèse suspendue. A nouveau ouvrir les yeux. Rêve éveillé après une veillée sans trêve. Quand vient le songe. Dans la tête des percussions lointaines, vaguement tribales, des chants d’oiseaux, un village au fond de la vallée perdue, par delà la jungle Balinaise. Et puis arrivent ce synthé improbable et ces boucles hypnotiques, les espaces et les époques se mélangent, s’entremêlent, cette voix venue de loin qui tisse les liens entre mon rêve, mon inconscient, mes désirs latents, mes pulsions refoulées, les fantasmes évanouis et la vie à elle-même revenue. Impossible, sauf à être cynique, de ne pas se laisser emporter (ou tout du moins intriguer) par l’addictif premier morceau du EP un peu vaudou de Gisèle Pape, Oiseau. Disque qui confirme largement les impressions et l’émotion d’une Fête Souterraine où elle avait assumé avec grâce et beauté l’ouverture des sets de Facteurs Chevaux et Silvain Vanot. Gisèle Pape, penchée sur une mosaïque gigantesque, une fresque infinie qu’elle compose peu à peu, à coup de personnages étranges et de scènes indépendantes les unes des autres mais dont on imagine bien qu’elles vont constituer un tout, qu’à la fin le mystère nous sera dévoilé. Cette voix de Sirène dans la brume comme un fil d’Ariane qui relie les âmes de nos enfances gâtées aux reflux de nos vieillesses filantes. Cette voix à l’étrange douceur, sûre d’elle-même et pénétrante. Planter, semer, arroser, regarder pousser, Moissonner, glaner sur le chemin des sons, des bruits, des harmonies, ne pas s’imposer de contraintes si ce n’est celle de croire, de garder la foi. Croire que cette mélodie médiévale peut faire renaitre l’esprit bienveillant et le panache des troubadours, croire que la beauté des amants d’Occitanie peut aujourd’hui encore se réincarner en elle, en lui, en moi, en toi. Réchauffer nos cœurs lorsqu’au matin transi un corps encore nu s’absente, s’évade après une Nuit qui semblait pourtant n’avoir pas de fin. Le plaisir de se perdre dans le noir, au creux de ses draps, étendre les bras, crier une envie désenfouie tout haut, ou plus bas. Etreindre ses songes, repeindre ses mensonges pour mieux s’abandonner. L’univers de Gisèle Pape est empreint d’une douce folie à laquelle il est difficile de résister. Celle qui laisse voir à travers le sage voile opaque qui flotte au vent et à la fenêtre, des troubles moites, des émois frivoles, des épines affutées. Ces mains glacées d’effroi lorsqu’au contact de ton sang chaud elles s’enflamment. Dolls, merveille d’équilibre entre grâce délicate et incantation sombre, syncrétise avec brio la beauté du disque de la jeune artiste. Ce mélange de tension et de douceur, cette musique si tenue et vibrante, et de lâcher prise, ces mots relâchés, percutés, le tout fièrement porté par une voix racée qui parle aux tripes. Ce pointillisme musical, ces tâches de sang entre chien et loup, ces frôlements de corps, ces regards échangés puis rendus, ces collages faits de petits détails aussi soignés que s’ils étaient les murs porteurs du château imaginaire de Gisèle Pape. Fermer les yeux. Imaginer que dehors il y a la nuit, les âmes grises et les corps bleutés, la lune qui joue à cache-cache avec les nuages, la silhouette découpée d’un oiseau qui se détache et s’envole comme une ombre chinoise dans le ciel où brille encore cette étoile solitaire qui veille sur nous. Fermer les yeux, se laisser aller, s’enfoncer dans ces nappes ouatées et enveloppantes. Ne pas résister, sentir ses membres exister enfin, son corps vivre, délesté de ses impuretés inutiles, ces scories itératives d’une vie qui néglige trop souvent sa part d’enfance, sa part de poésie, sa part d’ombre. Son humanité. Peu importe que la fantaisie oubliée soit parfois inquiétante. C’est la foi qui compte. Se faire confiance, suivre le fil de soi. Invisible mais indestructible. Retrouver le courage des oiseaux et suivre ses envies d’épaules buissonnières.


Matthieu Dufour