Elton John, le dragon et la magique Elisabeth Frazer (by Guillaume Mazel).

Elton John (dans le rôle de Saint-Georges), le dragon et la magique Elisabeth Frazer.

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Entrée en matière

Enfin, si je vous dis que les dragons ont des poils aux racines de leurs écailles, pardieu, croyez-moi donc pour une fois. Ben et Jett, deux artisans coiffeurs, appuyés sur leurs bales de tignasses, avaient du mal à prendre au sérieux ce petit homme à l’armure arc en ciel, et essayaient tant bien que mal de distinguer son regard derrière ces immenses lunettes achetées surement à des chinois de passage, ancêtres des inventeurs du plastique. Messire, répondirent-ils en évitant la blague du demi-sire, encore faudrait- t-il que ces bêtes de l’enfer existent, or, à part aux spectacles de guignols, nul n’en vit. Mais quelle mère a osé accoucher de tels idiots ronfla le petit rosé, sachez que non seulement j’ai fréquenté des chantres de lunettes rondes et épouses exotiques, mais j’ai aussi côtoyé des princesses jusqu’à leurs tenir la bougie. Des princesses du peuple, et sans doute du très bas peuple, lui répondirent les deux coupe-tifs, la gorge déployée, crachant insultes comme missiles humains. Du haut (très bas) de ses quelques kilos en trop, remontant par colère ses pantalons de velours fuchsia, il pensa à s’arracher quelques implants capillaires dignes d’un éphèbe grec qui lui servaient de couvre-chef, mais préféra jouer de son intelligence. Je vous amènerai le dragon, ses écailles et tous les poils unis à eux, et pour vous faire pardonner vous dresserez sous mes pas des pavés d’or d’ici-même, lieu-dit Watford, jusqu’à Londres, jurez-le par saint George cria-t-il comme l’on chante des vieux rocks, agacé et vilainement, mais sans émotions aucune. Les coiffeurs songèrent longuement, puis décidèrent que le jeu en valait la chandelle. Et accordèrent enfin que si messire Elton perdait sa quête, il devrait pour gage s’engager à être bouffon le restant de sa vie et être attache a son clavecin le reste du temps dans les salons de coiffure So British qui jonchaient la patrie mère et où se jugeait à mauvaises haleines les vêtements et gestes de la faune autochtone. Ainsi fut la requête, et ainsi débuta la quête.

Départ

Elton pris cette semaine les quelques oripeaux de sa jeunesse et s’y engouffra tant bien que mal, des vestes de velours, pantalons panés ocres à pattes d’éléphant qui lui redonnaient un air de lutteur syndical et rêveur champêtre, nul besoin de bijouterie et strass sur cette longue route, quoique. Il monta son piano rempli de valises et guêtres, prit son recueil du magicien d’Oz et les quelques icones glam auquel il vouait passion et parfois plus, coiffant son front de lunettes flamands roses, il entreprit l’odyssée.

Dialogue commercial

Sur la place abandonnée des règnes fantastiques, là où vivaient bien avant cet âge les centaures et les sans-corps, il pria certains dieux du strass jusqu’à la transe boogy-boogy jusqu’à ce qu’apparaisse la dernière sirène, la licorne ultime, le dernier rêve, la grande étoile, la voix des dieux. Elle s’approcha le séduisant de ces cheveux feu, le regarda longtemps, puis susurra. Sais-tu combien je reçois pour ce type de quête dit le frêle insecte, mes honoraires sont d’honneurs et de sang? T’accompagner pauvre diable d’allure incertaine, serait plus un sacrifice qu’une foire, et bien que je sois consciente que ceci paraisse le plus dur des mondes pour toi, je ne vais pas me rabaisser, monsieur, moi, j’ai chanté plus puissamment que des sirènes et ma voix est Méduse aux auditeurs égarés, j’ai péché des trésors dans des baies profondes juste par l’écho de ma glotte, j’ai endormi des papillons sauvages aux ailes clairsemées de paillettes et créé des paradis jusque dans les vices, alors crois-tu pouvoir me prendre ainsi dans ta quête de dragon et d’utopies, ne vaut-il mieux lutter contre des inégalités humaines et non des féeries fantaisistes ? Tu veux me payer comme un pigeon sur l’horizon, moi qui suis un paon, tu veux des chansons tristes quand les miennes enivrent ? Dis-moi, si tu veux que je porte ta bague de conquérant, que gagnerai-je? Me promets-tu les Garland où se reposent les déesses et là où l’air est plus fin que l’air,  promets-tu les révélations de Pandore? Ouf, ben là ça fait beaucoup, voyez, Dame Frazer, le peu que j’ai sont des vieilleries sonores qui tempêtent encore assez bien et des foutaises qui me nourrissent, des fruits d’arbres plantés il y a des décennies, quand ce crane sous la crinière sauvage connaissait chaque désir des touches d’ébène et d’ivoire et provoquait les bouffons même, mais je suis encore là, et mon piano parfois en fait foi. Un piano, voilà un bon principe d’entente, dites-moi, lunettier, si votre instrument décline une prose pour ma gorge, s’il arrive à subjuguer ma jugulaire, pourquoi pas, noble est l’instrument, même si le joueur n’est qu’ombre de roi, poussière de prince. Bien, alors je bâtirai ta chanson, fée, je retrouverai mes vingt ans sur mes vingt doigts et le soleil ne se couchera plus tant l’hymne vous illuminera. Passèrent des semaines sur les jardins vides et les chapelles d’amour. Elton revint aux pieds de la saxonne onirique, dans la main un papier froissé, abreuvé de pleurs, et des lignes de solfèges balbutiées de signes. Il s’assit, fit l’amour au piano, puis s’effondra dans la fatigue de l’orgasme. Je viendrais donc au Lumeçon, dit-elle, et sa voix parut plus belle encore, un filet d’air parfumé, une flèche illuminée.

Combat
Le dragon, disons vrai, était brave comme une vierge d’acier, comme chant de Mercury et cris de Di’Anno, mais son feu n’avait de puissance que celle de ne pas mourir de froid, et faire cuire quelques morceaux de chair de lapin, là, attablé à son dolmen, le mal ingurgitait des vieux vinyles aux pochettes jaunies, délaissés là par des ratés et autres éraflés, des charlestons aux portraits avec canotier, des rock’n’roll Beethoven et des opus hérités de vieilles reines du Commonwealth, et si sa parure laissait la crainte à fleur de peau, son allure était plutôt bonne pour pion de jeu de l’oie. Le son du piano fougueux le réveilla de sa léthargie, se levant sur ces serres, rugissant comme vieux Lenny, il dévora des yeux la demi-portion

Le petit Elton, demi-sire en velours bleu ciel type voile de la vierge Marie, coutures Swarovski (impeccable au combat, dois-je dire) affublé d’un destrier aux dents intermittentes, blanc, noir, blanc noir blanc, aussi laqué qu’extravagant, jouait comme un Wagner endiablé et possédé, mais blessait comme un Mozart maladif, aux nerfs explosés, entre deux requiem et trois rocks il fendait de coups facillons les jarrets (n’arrivant point plus haut), d’un dragon qui prétendait attendre en caverne sa retraite aux enfers. Les bas du monstre souffraient entres balades soviétiques et swings de croisette de Cannes mais la gueule résistait, une chose est faire danser, autre besogne est faire chuter. Alors vint la banchée merveilleuse, apparaissant comme un trait au fusain de Cocteau, sur les ailes de son chant, la caresse du vent sage, la volage lyrique comme papillon vint poser des gouttes de larmes sur les flammes naissantes de la bête, et envoutante, sa voix assomma de ritournelles les paupières de l’entité aux écailles poilues, et, chasseuse devant l’eternel, sentant la faiblesse dans le ronflement étouffé, elle s’élança soudainement vers les terres de glaise où pianotait le preux mini sire, vers le petit homme, sans mot dire mais en chantant à tue-tête des reliques celtes et des gongorismes irlandais, elle l’accrocha et le fit virevolter avant de le lâcher, le propulsant comme un missile humain dans la mâchoire éteinte du dragon. Fusse le coup, fusse la mauvaise digestion car l’âge de sire avait rendu sa chair dure comme bois, le monstre s’abattit au chant de la sirène et aux doigts du chevalier, dans l’empire aux milles légendes naquit alors la chanson de la grande prouesse, et l’animal mythologique abattu rendu son souffle pour alimenter les poumons de la Dame. Les deux vainqueurs regardèrent longuement la splendeur ternie du monstre, y trouvant a la fois une certaine beauté et une certaine inspirations pour futures aventures radiophoniques et scéniques, commencèrent à défaire la cuirasse de la bête, s’offrant l’un à l’autre les trésors enfouis dans les entrailles, estomacs et Foix, et les collections de sons engrangées dans les os. Ceci fait, a la lueur du jour finissant, ils remontèrent l’un les vents siffleurs, l’autre le piano fatigué, et s’en vinrent au Royal Albert Hall à l’encontre des deux perruquiers aux yeux écarquillés et a la chance traitre. Auprès des deux coiffeurs déchus, ils étalèrent avec grasse les trophées, et narguant les deux perdants, ils firent offrande des écailles aux capillaires d’or, et les deux coiffeurs de manier ciseaux et aiguilles se mirent à tisser avec les plus longs une route jaune où s’acheminèrent le petit chevalier légendaire et le troubadour divin.

Faits et gestes aux dire des présents en ce jour :

Je ne suis peut être pas l’homme des légendes et des combats, mais je suis celui des victoires et des grandeurs. (Sir Elton)

Je suis la voix des anges et la beauté des démons, mais je suis autant l’amour que la guerre. (Dame Frazer)

On est coiffeurs (Benny et  Jett)


© Guillaume Mazel