Chronique – Tuscaloosa – Comme une guerre froide.

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On vous a menti (ce ne sera ni la première ni la dernière fois vous me direz) : la guerre froide n’a jamais cessé. Ce sont juste les camps qui ont changé, les lignes qui se sont brouillées. Plus de frontières géographiques, les blocs ne sont plus à l’Est ou à l’Ouest, la mondialisation a gommé les séparations physiques en toc. Les internationales du crime, de la politique, du sexe ou de l’économie (j’ai parfois du mal à faire la différence) se donnent la main dans un grand élan de fraternité et d’avidité mafieux. Ils la jouent collectif contre une masse de plus en plus individualisée. Toujours plus pour eux, toujours moins pour le reste du monde, les naïfs, les simples, les simplement vivants, les simplement debout. La vie contre la mort, l’être contre l’avoir. Comme chez Sergio Leone, comme en amour, comme en foot il n’y a finalement toujours que deux camps. Ceux qui mènent la danse et ceux qui peinent à suivre. Les quitteurs et les largués. Entre les deux un sas de sécurité quasiment infranchissable, un no man’s land où s’aventurent parfois quelques outlaws de la poésie et du son, quelques marginaux le cul entre deux chaises, trop éclairés pour suivre aveuglément, trop isolés, trop blasés, épuisés d’avoir tenté d’éclairer les autres. Parfois misanthropes, parfois simplement lucides, leur problème est qu’il n’y a plus beaucoup de place à la marge, pour la marge. Alors ils composent, écrivent, chantent et tentent de donner à voir le monde, la société, le travail, l’amour, le sexe tel qu’il est. Leur vision panoramique, cinématographique de la vie est toujours saisissante car elle mélange pulsions, tripes et intelligence, vision. Mélange de plus en plus rare, alliage de plus en plus précieux. Peu habitués aux nouvelle subtilités du tout médiatique, du grand jeu des apparences et des avatars, leurs incantations scandées, psalmodiées, leurs chants bruitistes se perdent souvent dans les méandres des interouebs, deltas infinis et brumeux, cloaques sans horizons, terrains vagues poussiéreux.

A la fin de l’année c’est encore pire. Je déteste toujours autant ces bouts artificiels, arithmétiques, virtuels, vautré dans les excès de bruits, d’odeurs, de déchets. Célébrer les prophètes en sacrifiant les veaux d’or, quand la grande comédie est a son apogée, acmé du simulacre social. Alors chaque année c’est pareil il me faut quelques disques pour passer le cap, des disques qui ne mentent pas, ne se mentent pas. Je veux du vrai, de l’amour sans cynisme, sans manipulation, de l’échange sans jugement, de la simplicité, de celle qui élève. Vœux pieux. Cette année ils seront quelques uns à avoir accompagné ces jours heureusement courts. Comme une guerre froide en fait partie.

Alors comme l’année dernière, comme l’année prochaine, je regretterai d’avoir clos mon top trop tôt en oubliant des albums à la pelle. Dont celui-ci. Merci Tuscaloosa d’accompagner ce rituel écœurant et futile. Heureusement, quand la musique est bonne, quand elle ne triche pas, il reste des raisons d’y croire. Que tout n’a pas été déjà vu, déjà fait. Que nous ne sommes pas si isolés.

Enfants de Lithium, cousins éloignés de Tomek, Michel Cloup et de Mendelson, camarades d’écurie de Singe Chromés avec qui le groupe partage une vision d’un rock sans concession, magnétique, intègre et aride, les Tuscaloosa font la part belle aux sons, aux mots, pour nous guider tout au long de l’album dans un sombre tunnel pour une transe sonique puissante. Au détour d’un morceau, le timbre d’un Miossec interpelle l’âme habitée d’un Daniel Darc, les ombres de Bashung ou Burger planent, au détour d’un morceau, l’intense tenue de l’ensemble est subitement perturbée par une envolée de saxo (j’ai écouté le disque la première fois le même jour que le morceau de Republik où est invité James Chance…) ou une autre incongruité exubérante étonnamment à son aise dans cet océan d’ascèse. Il y a une vraie liberté dans ce disque, comme chez Michniak par exemple, cette capacité de surprendre, d’étonner dans une musique qui se veut référencée mais jamais imitatrice et se révèle véritablement hypnotique au fur et à mesure des écoutes. Et comme chez tous les vrais poètes, de la lumière dans les recoins sombres, de la chaleur dans les matins d’hiver, même à l’Est, de la poésie dans les friches industrielles et sentimentales. Une approche de la musique à contre-courant, à l’ancienne comme si c’était la seule façon d’être actuel et terriblement contemporain en 2015.

Franck, je suis sincèrement désolé d’avoir trainé, ce disque méritait mieux, un éclairage plus important mais il n’est pas simple, ne se livre pas facilement. Il a pourtant cette beauté pure et naturelle de la terre malaxée par les mains de l’artiste, du granit taillé par les vents et le sel. Il a la force des êtres imperturbables mais sensibles. Il a l’ampleur des rêves séculaires, des utopies humaines. Malgré l’étroitesse de l’époque. Le rétrécissement de la pensée, la globalisation des sentiments. Il est un phare, libre, impertinent ET pertinent. J’aurais sincèrement aimé en faire plus, plus tôt, mieux. Mais parfois ça ne veut pas. Le déclic n’est venu qu’aujourd’hui, dans le train en partance pour un nouveau gueuleton, un de trop, à la lecture de votre message. Le combat continue. Je ne suis pas certain d’avoir les armes, éternel second, voire troisième couteau, mais à vos côtés, je n’hésiterai pas une seule seconde à monter au front de cette guerre froide. Sincèrement.

Matthieu