Chronique – Bersarin Quartett III (by Greg Bod).

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Les mots sont-ils toujours nécessaires  pour entrer en empathie avec une musique ?  Avons nous toujours besoin du chant et de la voix pour être en connivence ?

Entrons nous dans le terrain de l’incommunicable et de l’indicible ?

Travaillant dans un hôpital de nuit, j’ai quelques souvenirs qui m’ont amené à m’interroger sur mon rapport au silence, mon rapport à l’utile et l’efficace.

Connaissez vous le « Locked In Syndrom » ? Vous savez cette maladie qui a été révélée à un plus large public  par le témoignage de Jean-Dominique Bauby qui   suite à un accident cérébral majeur, perd toute possibilité de se mouvoir à l’exception des paupières et se retrouve cloîtré dans son corps, enfermé au milieu de ses mots qui ne trouvent plus de destinataire.

J’ai connu ces patients-là, qui du jour au lendemain perdent le contact avec leur vie d’avant, leur communauté d’avant.

Pourtant, bien avant que leur regard ne soit éduqué à l’alphabet ESARIN (utilisé pour aider les personnes lourdement handicapées à communiquer en minimisant leurs efforts. L’alphabet ESARIN n’est autre que l’alphabet dans lequel les lettres sont rangées dans leur ordre statistique de nombre d’apparitions moyennes dans la langue, française en l’occurrence.), déjà leurs yeux expriment tant et tant.

Décoder les messages est un acte de patience.

Combien de fois j’ai pu me rendre compte du malaise qu’induit l’absence de dialogue dans une relation à l’autre. Comme on se sent malaisé à parler à quelqu’un dont on sait qu’il n’y aura pas de réponse possible, comme on se sent ridicule et inutile à ne pouvoir nommer les douleurs de l’autre.

Pourtant du silence, naît des malentendus, des sous entendus, des non-dits, des incompris.

S’ouvrir au silence dans un monde où l’on surcommunique, c’est retrouver les priorités.

Car le silence n’est jamais absolu, car le silence n’est jamais complet.

Je me rappelle des « mots d’un patient » qui évoquait ce « silence redoutable » et combien il était bon de pouvoir se laisser submerger par la richesse de ce qu’on dit.

Qu’est ce que la musique finalement si ce n’est un silence apprivoisé ?

En vieillissant, gagne t’on en épure ce qu’on perd en énergie ?

Parfois, la parole peut être parasitante dans l’écoute de chansons. Elle limite trop notre imaginaire, le normalise ou le banalise.

Les espaces sont parfois plus libérés, plus ouverts dans ce qui est muet et jamais sourd.

Il en est ainsi de Stars Of The Lid, de Hammock, d’Eluvium ou encore de Bersarin Quartett.

Toujours chez l’excellent label Denovali,au sein duquel on peut retrouver Birds Of Passage ou les excellents Dale Cooper Quartet? Bersarin Quartett continue dans la lignée des deux précédents albums avec ces dégagements vers des chemins aventureux à mi chemin entre les structures drones de Sun O))) et les réveries aériennes de Burial.

Ouvrir un disque de Thomas Bucker, c’est se plonger dans les eaux caressantes qui nous guident jusqu’à Avalon.

C’est redevenir propriétaire de son corps et des sensations, c’est être scaphandre volontaire à l’intérieur de soi. C’est traverser un monde du silence jamais inquiétant.

III est constitué de mouvements, à l’instar des scènes d’un film, des scènes d’une vie.

Vous y verrez ce que vous voudrez, des plaines nordiques à perte de vue, des vaisseaux errant dans l’hyper espace. Peu importe. Vous viendrez y trouver ce que vous ne savez pas chercher.

Instrumental mais jamais intimidant, III parvient à nous maintenir dans son cocon en osant.

Chez Bersarin Quartett, il y a cette dramaturgie modeste des émois, cette sensibilité sans effet qui pourrait le rapprocher du sublime Piano Nights de Bohren & Der Club Of Gore.Il y a aussi cette capacité d’attraction, cette simplicité dans le propos.

Car le silence n’est jamais complet, il n’est surtout jamais définitif.

Je me rappelle encore ce regard que l’on croyait encore l’instant d’avant muet, qui à l’épellation prudente des lettres de l’alphabet prend vie, comprend que la main est là, tendue.

Je me rappelle ce sourire sans expression dans les yeux quand enfin l’on se comprend, quand enfin le contact est noué.

Le silence n’existe pas, le silence est une idée. Le silence est un acte.

III, c’est un peu cela et plus encore…


Greg Bod