Musiques de l’intérieur : l’année 2015 vue par Greg Bod (6/7).

« Look up here, I’m in heaven

I’ve got scars that can’t be seen

I’ve got drama, can’t be stolen

Everybody knows me now »


Une année s’achève quand les résolutions prennent du plomb dans l’aile, quand les résolutions s’endeuillent.

Quand les  » je ferai différemment » se transforment en « peut-être que ».

Quand le gui n’a même pas encore fané, quand le sapin n’a pas encore fini sa vie sur un bord de trottoir entre le trivial des containers à déchets et la tristesse des cadeaux avariés ou déjà cassés.

Comment éloigner l’altérité ? Comment retrouver chronologie dans la haute fidélité des instants sonores qui forgeront les demains à venir ?

Comment renouveler l’enthousiasme quand tout nous incite à être blasé, à vieillir malgré nous dans l’endormissement bienveillant de nos surprises ?

Comment de quelques miniatures graciles parviennent à poindre un maelstrom d’émotions en nous ?

Comment à partir de rien ou si peu parvient-on à faire écho en l’autre, à faire sens ? A laisser trace dans sa mémoire.

Car, oui, finalement, les tops albums et autres classements, c’est bien futile. L’art n’est pas une compétition. C’est bien plus que cela et justement car c’est autre chose, cet exercice auquel nous nous prêtons ensemble cette semaine relève plus du retour sur soi, du retour en soi que du seul jugement évaluatif.

Pourquoi certains artistes, certaines voix, certains mots plus que d’autres prennent sens en nous  ?

Rey Villalobos, avec son projet House Of Wolves, par exemple, ne fait rien de très différent de ses voisins de palier musicaux. Ce qu’il fait , Mille l’ont fait avant lui. Rey le propose à l’identique. Rien ne le diffère des autres, pourtant, on sort lessivé de cette musique à fleur de peau.

Ces musiques du dedans qui sont déjà en nous avant même que nous ne les découvrions. Ces musiques de l’intime, du moi profond. Ces musiques qui font notre histoire avant même que nous ne la connaissions.

Comme on se plait à entendre le craquement du tabouret sur lequel se tient un virtuose au piano, sans doute car cela le rend plus humain, comme on se sent guidé par le chant imperceptible de Glenn Gould jouant les variations Goldberg, il y a quelque chose de rassurant à entendre le chant des oiseaux en arrière de la guitare de Rey. N’y voyez pas un nouveau geste Lo Fi, ou une production bricolée avec des bouts de ficelle.

Entendre le chant de ces oiseaux nous place au cœur de ces chansons. Nous sommes dans les lieux avec lui, nous tentons de deviner ces pièces. C’est forcément une chambre avec une large fenêtre ouverte.

Au dehors dans l’arbre qui vient caresser le flanc de la maison, d’un nid bruissent quelques bruits.

Certains peignent la lumière, la verdoyance de la Provence.

Certains peignent les sons, par petites touches. De Nick Drake à Migala.

Certains peignent les rythmes de la vie avec cette pertinence de ceux qui ont compris.

Il y a ces musiques qui nous imposent les départs douloureux sans retour possible. Rey Villalobos nous impose la contemplation apaisée comme seule Nina Simone savait nous l’offrir et parfois Antony Hegarty dans ses meilleurs moments (« The Snow Abides » avec Michael Cashmore).

 

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Comment une oeuvre devient une partie constitutive de nous ? Comment prend elle une place aussi importante ?

Peut-être vient elle donner du sens à un monde que nous ne maîtrisons pas ? Peut-être vient elle symboliser nos divagations ?

Peut-être  que certaines musiques disciplinent l’anarchie  ? Peut-être.

Comme le falsetto désarmant d’Ola Flottum. Sans doute, pour nombre d’entre vous, ce nom ne dit rien ni même le nom de son groupe, The White Birch.

Pourtant, en cette année aux mille éclipses, aux trente cercueils, aux cent désappointements, « The Weight Of Spring », 4éme album du norvégien, fut le retour qu’une poignée  n’attendait plus. Retour aux affaires et retour en grâce.

Ola Flottum, désormais seul à bord de la barque The White Birch, est l’exact reflet de ces instants. N’avez-vous jamais imaginé vos instants en musique ? N’avez vous jamais mis en scène votre vie ?

Alors que l’horizon se brouille, que la nuit accompagne le jour sans lune, la musique du norvégien, baignée de clair obscur et de doute se dilue dans l’attente taiseuse.

Le soleil réapparaîtra t’il ? La terre basculera t’elle dans le vide ? Les océans se noieront-ils dans la voie lactée ?

Les quelques rares élus, les peu nombreux choisis, savent combien les chocs caressants de ’Star is just a sun » , de  » Come up for air » ou encore son projet parallèle Portrait Of David sont de ces œuvres pleines et graciles qui ne se partagent pas. Ces constances au milieu des roses des vents anarchiques.

Dix ans qu’Ola Flottum ne nous avait pas donné de nouvelles, une éternité . Sa participation à la B.O de « Oslo 31 août », mon film de l’année 2011, cette errance bergmanienne d’un jeune homme à la dérive dans les rues d’Oslo.

Ce travelling saisissant comme un instant de grâce, cet homme au petit jour enlacé à une femme belle sur un scooter qui traverse une ville endormie.

On se remit à espérer à la faveur de ce  » Lamentation » reprenant à peu de choses prés les affaires là où nous les avions laissé. Nous savions qu’il y aurait un nouvel album de The White Birch mais rien ne nous préparait au choc que nous allions subir.

Nous avons bien fait d’attendre. Certes, les ingrédients sont les mêmes, la voix en falsetto éraillée d’Ola Flottum, les guitares alanguies mais la sape du temps est passée par là.

A l’image du jeune homme devenu homme puis père, la musique de The White Birch depuis toujours évanescente accepte d’être pleinement fragile car cette voix et son auteur ont connu les désillusions, pris conscience des significations des priorités.

J’ai toujours aimé les êtres toujours à la bordure de l’imminence du naufrage, entre la parenthèse de l’angoisse et les terrains vagues des bonheurs à venir. Ces êtres là ont ce regard lucide sur eux-mêmes, sur nous. Ils ont tant à apporter. Il nous faut des phares pour nous aider à nous repérer dans les brumes, il nous faut des Ian Curtis, des Léo Ferré, des Bill Callahan, des Thomas Feiner, des Mark Hollis, il nous faut les splendeur des Atlantis d’Ola Flottum.

Musique d’épure, musique à l’os. Seule l’émotion vraie sans pathos compte. Faisons fi de la virtuosité des uns, de la pudeur des autres. Mettons à distance les postures, mettons à distance les distances comme des étendues qui nous séparent et nous irritent.

La musique d’Ola Flottum a grandi , s’est délesté de certaines scories parasites. C’est une oeuvre en construction d’un être en construction, désarticulé entre la nostalgie du petit garçon qu’il fût et la terreur du vieillard qu’il sera.

C’est la chaleur des violons, la saturation de la guitare qui se fait muette, la voix grave, tourbière des plaies et des cicatrices.

Retrouvons nous demain pour la dernière partie de nos déambulations en 2015 et pour enfin tourner le dos à cette année-là, à défaut de lui dire adieu…


Greg Bod


 

« Partir… Partir en d’autres heures… Partir dans le silence des heures…

Oublier ces autres… ces leurres… Etre vide, être miasme…

Etre ce passé, être ce corps usé… Etre ce corps qui n’est rien…

Etre l’ami qui ne sait plus, celui qui…

 

Etre ces incompréhensions, ces malaises qui nous tentent…

Etre ce corps qu’on ne reconnaît plus, ces mains froides…

 

Etre déjà autre chose, un reflet, une onde…

Etre celui qu’on n’écoute pas, être le dévoué et le dévôt

Etre celui qui ne vacille

 

Etre vide….

  

Se Confondre dans le blanc

 

Percevoir les troubles…

Taire les ailleurs….

Combler les vides…

Extraire l’écharde…. 

Car rien ne dure… Car seule compte la puissance de l’éphémère avant que tout ne fane inexorablement… Car tout meurt, tu, moi…. Regarde nous pourrissons…déjà »