Ô les beaux murs verts pâles de nos enfants chétifs – feat. Ian C & Philippe P (by Guillaume Mazel).

Sans titre

C’est horrible, je ne connais rien de plus douloureux qu’une rage de dent, ça vous cisaille les pensées en même temps que ça vous électrifie nerf à nerf, c’est horrible, mais faut que je supporte, ce jour est le jour où tout monde voit le jour, du moins, le mien. C’est une éclaircie que j’entrevoie à chaque fois que cette porte battante s’ouvre comme ventricule. Brancard vient, brancard va, tout a le teint d’un rythme cardiaque accéléré, il y a de la vie jusque dans le hublot de cette porte violente, je vois de la vie partout, dans ce chaos, dans ces brames et soupirs, les allez-retours des impatients qui valsent l’heure a petits pas sournois, il y a du Rimbaud dans ces euphories rebelles, et pour les douleurs d’unes et les songes d’eux, du Baudelaire trouvant la beauté dans ces maux, je suis aux anges, je suis au creux de mon monde, mon univers de Général hiver s’incendie aux lumières éblouissantes, quel régal, quel bel instant pour être et naitre. Moi qui me suis perdu dans ces couloirs a la recherche d’un arracheur de dent, me voici au règne des arracheurs de cœurs, et comme je suis curieux, j’observe le monde de ces yeux d’aigle fâché, c’est un moment doté d’une transe soyeuse, d’un égarement, d’un recueillement interne qui se tache d’alentours. Voici la parade des futurs pères, leurs ongles qui arrachent les peaux de leurs pouces, les petits séismes qui parcourent leurs joues, et ces coups de poings sous-cutanés dans leurs cous, leurs jambes folles aux danses macabres dignes des meilleurs carnavals de Rio suants… Merde, je redeviens baroque, je ne m’arrange pas, trop grandiloquent, romantisme dans le sang, j’ai l’air d’un aigle, faut voir l’ampleur de mes bras quand ils cherchent l’envol, j’ai l’air d’un aigle qui se prend pour un corbeau, je suis maigre tout puissant, mon squelette ne cache même plus mon âme, ça me rends beau, surement, beau ténébreux, beau looser, black snake moan. Je devrais écrire des proses à n’en jamais finir, tarir mon âme. Bêtement, je viens remplir mes fleuves de verbes en tout lieux, je ne me tarie jamais. La salle se vide au fur et a mesure des baptêmes, les espoirs s’engouffrent a travers la porte a hublot, au loin des cris, de longs cris larsens, des gospels déchirés et déchirants, les bébés devraient naitre traumatisés, si leurs ouïes comprenaient, si seulement, leurs ouïes savaient. Le froid s’étend dans l’antichambre des éveils, plus s’absentent les joyeux propriétaires de nouvelles vies, moins on note la vie de ce côté-ci de la porte a hublot, les chants désagréables au lointain se calment tôt ou tard, je crois voir s’installer le silence, mais il y a ce bourdonnement, un léger râle entre le fil de souffle qui s’échappe d’une bouche entre ouverte et le crissement d’un nerf sous l’œil, dans les valises de la fatigue, je pensais être désormais seul, mais je me surprends a le regarder fixement, cette silhouette affamée, obscure, figé sur ce banc de métal troué (Design murs de villes en guerre, impacts de balles et coussins bleus recyclés de tatamis). J’aime ma solitude, je suis souvent parti pour n’être qu’avec moi, être moi, et les présences ont la sale habitude d’être là, mais ce spectre qui ronronne a l’angle droit de mon œil, a deux pouce de mon angle mort, m’obstine et m’effraie, diffus, assombri par son ombre, Golem fait de fumées et de pétroles ou autres liquides épais, il me scrute comme je le traverse, et je le discerne comme il me transperce. Le vert des murs devient encore plus pâle quand la lumière perd la guerre, les parents encore empaquetés sont déjà hors de porté de ma mémoire, les tubes de néons vibrent comme des cordes de Fender, le monde change terriblement quand il passe de la foule aux vides. Plus je le vois, plus les murs lui ressemblent, blêmes, fiévreux, maladifs, intriguant, énorme. Ô mon dieu, je comprends, je comprends, l’intrus, c’est moi, que fais-je là, au bord des nerfs, j’aurai du partir au premier né, Ô la prison, ô la cage, il se rapproche comme crotale, ils se rapproche comme vautour, il se rapproche comme ombre, quelque chose noir se traine dans le silence, ô mes os, ô mes rares chairs, il est là, les angles de son visages me taillent déjà la silhouette, son haleine sent la peine, son souffle résonne comme requiem, j’ aurai du partir, il y a des bancs d’hôpitaux réservés aux fous, le corps s’y colle, la fuite impossible, il est là, il est déjà là, il suppure son nom, et l’oubli. L’atmosphère est sienne, l’atmosphère le laisse parler :

– Ian, ils m’ont nommé Ian, alors que je voulais d’autres noms, je ne suis pas bien né, je suis bien mort. Je viens ici pour naitre, j’ai raté la première fois. Tu vas être père ?

– Non, j’ai une rage de dents

– Tu pourrais être mon père, il y a des gênes qui ne trompent pas.

– Ce qui me gêne est d’autre thématique, je t’assure.

– As-tu envie, voire besoin de progéniture ? Je ne fais pas de bruit, je chante en silence, des lamentations pas gênantes, des ronronnements, des exhalations d’outre-tombe. Une voix grave de titres graves

– Pour grave mon état. Non, là j’ai vraiment la molaire en apocalypse final round

– Regarde tes mains, les doigts de Schiele, on doit être famille.

– On n’est même pas du même espace, hummmmmmmmmmmmm, ça tire, horrible, j’en vois de toutes les couleurs, ça étincelle, des jeux de lumières traitres, ça me prends là, ça me laisse en contrebas.

– Regarde ton regard, l’aiglon triste, le loup sous morphine.

– Je ne peux pas penser sans être pansé, et de l’animal, je n’ai que la solitude, et certaines morsures

Je ne comprends pas mon ironie, je ne comprends pas la scène, un désordre et chaos entre ma lèvre supérieure et ma lèvre inferieure. Qui es-tu, qu’es-tu ?

– Cherches-tu à me dévisager ? Je fus la proue des nefs anglaises qui sombrèrent aux pieds des usines, je fus le dernier souffle des humanités saxonnes, la grande plaie du royaume désuni. Je fus le son de tripes versées dans des colonies trop ensoleillées, dont je fus l’obscurité, dont je fus la nuit.

– Je ne cherche pas, je venais soigner mes maux, je cherche toujours a soigner mes mots, je suis resté pour boire des images, je suis resté pour fumer des gestes, j’étends souvent mes bras comme mouette, goéland, quand je suis demi-dieu, je gesticule comme l’océan, et la foule lis sur mes danses les fleurs du mal et les racines des rêves, je reste là, face contre toi.

Tes mots plaisent, j’ai des carnets où j’avoue ma grande faiblesse et où tes mots auraient leurs débilités, tu pourrais être mon père, et tu parles comme mon fils, nous devrions être légions, nous devrions être famille.

– J’entends respirer la solitude dans ta gorge, c’est un râle grave, de la prose d’outre tombe, et moi, je creuse encore la terre, non, je ne suis ton père, mais si tu renais, j’adopterai ta voix, le manichéisme de tes yeux, et la profondeur du temps.

– As-tu peur ? Je suis parfois monstre, j’ai fait mal au cœur, j’ai fait mal au bien, j’ai fait mal aux lumières, j’ai fait mal a une génération entière de douteux, j’ai déchiré l’amour alors que j’étais déjà lambeaux de moi, j’ai salivé la substance d’une jeunesse qui n’a vu de ciel bleu, as-tu peur ?

– Peur ? Non, crois-tu être le seul à porter des ailes de verre à tes poignets ? La souffrance est universelle, mais la beauté est unique, et je la trouverai, soit en toi, dans tes bribes fantômes, soit en moi dans mes falaises bretonnes, peur ? Juste celle de n’être moi, parfois, d’aller trop haut dans mes verbes.

– As-tu vu tous ces pères récents couronnés ? Ça sent la joie, ça sent le leurre.

Qu’est-ce que je fous ici, ma molaire a oublié son nerf et je parle a une ombre, les nouveau-nés ont fuit sur la portée de leurs cris primitifs, je devrai prendre le train bleu jusqu’à ma scène, peut être chercher mon couloir, voir le jour, cela fait trop longtemps que dure cette nuit, souvent mon hiver dure trop longtemps, il est temps de voir le jour, de sentir certaines brulures, mais cette silhouette m’entête, une lame brisée dans la chair, lame de fond qui s’accroche a mes membres cette entité est l’épaisseur du sang.

– Que veux-tu, ombre ?

– Je n’ai rien vraiment voulu dans mon passé, je ne sais pas que vouloir plus tard, je crois juste qu’il faut que je dise je t’aime a quelqu’un, et me rendre compte de l’écho, pour écouter, il faut être en vie, alors je viens essayer de naitre ici, je crois que c’est le bon endroit.

– Pour renaitre il aurait fallu ne pas mourir, c’est idiot, de mourir, c’est une connerie, la douleur, ça oui, c’est même précieux, mourir, c’est achever une chanson avant le crescendo, faire silence avant le refrain, tomber avant l’enlevée. Tu es mort et il n’y a plus de beauté, si tu étais resté, j’aurais été ton fils, ton père, tu es parti et je ne peux être qu’un auditeur dans une salle vert-pâle d’une maternité quelque part ici, de plus, je me suis trompé de couloir.

– Alors nous avons cela en commun, toi et moi, nous nous sommes trompés.

– De l’accident nait l’art, Ian, cela va pour toi.

– De l’erreur nous sommes nés Philippe, je vais voir si quelqu’un veut bien accoucher de moi, il y eut des moments de gloire, avant maintenant, j’ai parfois été quelqu’un, peut être serais-je noir comme mes carnets, peut être roux comme un môme blême des briques rouges de Manchester

– Voyage en paix, je vais voir le chemin qu’il me reste, corridor, portes, nefs des fous. Essaye, peut etre, les planches de bois du vieux Rennes, là sont nées bien des légendes.

  • On est pompeux quand même, non ?
  • Oui, je crois, c’est un signe.
  • Oui, on doit surement être famille.

© Guillaume Mazel