ANDRZEJ ZULAWSKI : L’AMOUR FOU – By Jean Thooris.

Chamanka - 1996

Chamanka – 1996


 

Avec la disparition d’Andrzej Zulawski, le 16 février dernier, nous perdons un grand cinéaste de l’amour fou, de la passion dévorante, dévoreuse. Car au-delà du tourbillon paroxystique dans lequel chaque film du Polonais entraîne son spectateur, au-delà même des cris et de la fureur, se niche un romantisme désespéré. Bien sûr, chez Zulawski, le désespoir importe autant que le romantisme, mais seul l’amour déraisonné conduit à la plus violente des perditions. De quoi parle réellement Possession (1981), cette apocalypse berlinoise, si ce n’est la longue descente aux Enfers d’un homme dont le seul péché fut de vouloir comprendre la maladie mentale de sa femme ? Pour quelle raison, dans L’Important c’est d’aimer, Jacques Dutronc se suicide-t-il ? Parce qu’il ne fait plus rire son épouse dépressive. Pourquoi Mickey le gangster (L’Amour Braque) cambriole-t-il une banque ? Pour acheter « la plus belle des reines ». Chez Zulawski, on s’aime comme des enfants, le coup de foudre est immédiat, on est subjugué par l’apparition soudaine d’une femme pas comme les autres, la flamme se déclare comme si Dieu venait d’envoyer un signal mystique…

L’intelligence du cinéaste, et son pessimisme radical aussi, consiste à injecter un virus, un élément en trop dans la fulgurance amoureuse. D’où ce recours fréquent au schéma du ménage à trois. Mais l’intrus, la tierce personne, quand il n’est pas le simple amant, endosse la forme du monstrueux : évidemment, la « chose » tentaculaire qui fait l’amour à Adjani (Possession) ; mais également le cancer fulgurant qui prive Dutronc du sens des mots (Mes Nuits sont plus belles que vos jours), ou le corps du shaman, dans Chamanka, qui s’insinue malgré lui dans la relation torride unissant un anthropologue et une étudiante polonaise… Dans tous les cas, un « étranger » qui ne devrait pas être là vient foutre un sacré bordel ! Souvent inconsciemment. Dans L’Amour Braque, adaptation déviée de L’Idiot de Dostoïevski, Léon (l’idiot), pour aimer Marie la catin, va totalement dérégler un univers jusqu’alors parfaitement hiérarchique (« grands couteaux, petits couteaux, cousins, cousines »).

Zulawski creusait là un sillon identifiable film après film : le chaos s’immergeant dans l’amour fou. Et quel chaos ! Un Zulawski se termine toujours de la même façon : mal. Suicide, meurtre, tuerie, cannibalisme, solitude. Néanmoins, avant de buter contre un mur, la passion révèle ici des éclats de pureté, une flamboyance des affects auparavant réservée à Bergman. C’est surtout pour cela que nous aimons avec incandescence l’œuvre de Zulawski : l’amour existe, mais il doit pactiser avec un monde de merde ; et bien souvent, l’horreur contemporaine (guerre, fascisme, corruption) détruit, annihile, fracasse l’élan du cœur. L’amour braque, en effet ; autrement dit : un beau cheval avec une patte un peu gauche.

D’un côté, il y a donc les sentiments de l’âme et du corps. De l’autre, un cosmos dont règles et morale sont dorénavant bafouées. Comment s’aimer librement dans une société qui le refuse ? Les personnages zulawskiens ayant la tentation en eux, ils en finissent par envisager la possibilité du Diable. Zulawski était certes agnostique, pas ses créations. Dans un monde dénué de sens, la légitimité de Dieu se questionne ; et peut-être l’appel du malin permettra-t-il d’y voir plus clair ? Ce que résume Anna (Isabelle Adjani), dans Possession, par la foi et le hasard : la foi implique la crainte de Dieu, donc l’acceptation résignée face au mal ; le hasard remet en cause tout ordre religieux et permet d’agir à contre-sens des écrits bibliques. Mais ni la foi ni le hasard ne sont de bonnes solutions : tiraillée, indécise, en pleine crise métaphysique, la figure zulawskienne n’en comprend pas mieux l’absurdité de son époque. Pour trop aimer, le prix est terrible.

Le Diable - 1972

Le Diable – 1972

Comment s’aimer librement dans une société qui le refuse ? Ou bien : comment filmer librement au sein d’un système hostile ? Zulawski, qui a connu l’occupation polonaise par les Soviétiques, a toujours lutté contre les Organisations – et a trop souvent perdu la bataille. Dès Le Diable, deuxième film enragé, il métaphorise explicitement l’ère communiste dans la Pologne des années 70 ; ce qui lui vaudra censure et interdiction. Sur le Globe d’Argent, tourné en 77 mais invisible jusqu’en 88, est une hallucinée parabole science-fictionnelle dont « le ministre du cinéma polonais » (il en existait alors), en plein effondrement du communisme, stoppera brusquement le tournage, détruira décors et costumes et obligera Zulawski à l’exil. Après Possession (financé par les Etats-Unis), le cinéaste regagne la France (lieu de son plus grand succès critique et commercial, L’Important c’est d’aimer, en 75) mais se heurte à un nouveau gouvernement : l’industrie du cinéma. Si La Femme Publique, grâce ou malgré son scandale, obtient un bon score en salles, L’Amour Braque (son chef-d’œuvre) est un échec financier qui contraindra Zulawski à quatre années de silence. Idem en 2000 : l’accueil enthousiaste réservé à La Fidélité n’empêchera malheureusement guère Zulawski d’incorporer la liste noire. Il faudra attendre treize années pour un nouveau film faussement testamentaire (car il en appelait d’autres), Cosmos.

Le romantisme désespéré de Zulawski se comprend également de façon politique : croire en un Art, tout lui donner, chercher à proposer autre chose que du prémâché, regarder puis retranscrire un simple point de vue, et finir broyer, rejeter par le pouvoir en place.

Et si, finalement, l’œuvre zulawskienne n’abordait qu’un angle autobiographique : la difficulté, voire l’impossibilité de trouver sa place dans le monde (qu’elle soit artistique, amoureuse ou sociale) ? Oui, toujours ce romantisme désespéré… Comme un enfant cherchant à retrouver l’éclat d’une mère partie trop vite, et s’énervant de ne pouvoir y accéder…

A cet enchevêtrement de thématiques liées à l’intime, au politique comme au théologique, l’essentiel domine : la fulgurance de la mise en scène. Andrzej Zulawski, inversement à la plupart des cinéastes, n’appartenait à aucune école (pas même au « renouveau du cinéma polonais » qui incluait Polanski, Skolimowski et Kieslowski – eux-mêmes n’ayant rien en commun sinon, peut-être, le goût de l’absurde). Il était un électron libre (sans la frilosité des producteurs) qui adaptait son cinéma à des villes comme Berlin, Paris ou Lwów. Avec toujours la même image, reconnaissable entre toutes (quand bien même travaillait-il avec des chefs opérateurs aussi individualistes que Bruno Nuytten et Sacha Vierny) ; un emploi ébouriffant du travelling (dans les années 80, aucun cinéaste n’arrivait à la cheville de Zulawski) ; une érotisation du corps féminin qui permettait à l’actrice d’en jouer jusqu’à la domination (Kaprisky dans La Femme Publique), un rythme sans aucun temps mort, de la vitesse, des plans grouillant d’idées aussi visuelles qu’instinctives… Ce ne fut jamais trop remarqué mais, en guise d’exemple, la façon dont Francis Huster occupe l’espace dans L’Amour Braque mériterait une étude à Censier.

Selon qui nous sommes, certains cinéastes nous apprennent des choses, nous éduquent (pardon pour ce mot grossier), nous aident banalement à grandir et à mieux comprendre l’environnement quotidien. Ces cinéastes ne sont pas nombreux : Bergman, Dreyer, Cassavetes, Allen… Andrzej Zulawski en faisait partie.


Jean Thooris


Possession - 1981

Possession – 1981