Chronique – Andrzej Zulawski, sur le fil – Jérôme d’Estais (by Jean Thooris).

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Ironie amère : c’est au moment où Andrzej Zulawski décède que paraît un ouvrage français lui étant consacré (le premier, malgré treize films et plus de quarante ans de carrière). Voilà au moins de quoi venger le fan zulawskien des hommages tièdes, bâclés, embarrassés parfois, ayant accueilli, en février dernier, l’annonce de cette disparition. Des hommages de vieux. Le livre de Jérôme d’Estais, involontairement, indique ainsi qu’une nouvelle génération (ayant découvert Possession sur le petit écran, dans les années 80) s’oppose dorénavant aux discours de la vieille garde, cette vieille garde campée sur des positions rassurantes, moralisatrices. Car la critique cinématographique contemporaine apprécie son petit confort. Il ne faut pas la brusquer (sauf avec volupté, comme chez Lynch). Et donc Zulawski : fatiguant, hystérique, pornographique, ridicule – que n’a-t-on lu. La modestie aurait consisté à refuser le mépris pour avouer la difficulté (ou l’impossibilité) à se laisser envahir par l’œuvre de Zulawski. Mais non : ce qui ne se comprend pas, ce qui échappe à l’entendement, relève obligatoirement du charlatanisme. Enfants, lorsque nous découvrîmes Possession et L’Amour braque, les arguments haineux de la critique à l’encontre du cinéaste polonais nous laissaient de marbre, puis, au moment de la sortie de Chamanka, nous agacèrent. Si vous n’aimez pas, n’en dégoutez pas les autres, avions-nous envie de rétorquer, sans même expliquer en quoi l’univers zulawskien nous parlait intimement, plus que toute autre proposition cinématographique (c’est toujours le cas aujourd’hui).

Jérôme d’Estais remet ainsi les pendules à l’heure : une génération entière de cinéphiles a grandi avec les films de Zulawski, jusqu’à s’ouvrir, avant l’âge requis, à des champs tels que la théologie ou l’occultisme (pour mieux comprendre les ramifications de Possession ou de Mes nuits sont plus belles que vos jours). Il est par ailleurs certifié (et l’auteur confirme cette hypothèse) que nous sommes beaucoup à définir, en tant que trajectoire cinéphile personnelle, un avant et un après Possession : avant, notre vision du cinéma restait floue, un peu bordélique, sans point d’attache ; après, une révélation sur les infinies possibilités du Septième Art (« J’ai vu Dieu », affirme Heinrich dans ce même film). Zulawski a clarifié, aiguillé notre regard. Car nous nous y sommes reconnus. En bien comme en mal.

Chaque film de Zulawski échappe à l’entendement comme aux genres cinématographiques auxquels il fait mine de se rattacher. L’explication rationnelle ou théorique est donc une impasse. Elle ne saurait rendre compte de la matière ici développée, esquissée, sous-entendue ou explicitée ; une matière en trompe-l’œil qui tient autant du terrestre que de la divinité, de l’histoire polonaise que des écrits bibliques, du trivial que de l’inconcevable. Jérôme d’Estais en a conscience. Il élabore ainsi des hypothèses, des regroupements thématiques. Pas question de pénétrer l’âme et le cœur de la filmographie zulawskienne (trop vaste), mais d’essayer de s’en approcher. Forcément, admirateur en osmose avec Zulawski, D’Estais, sans qu’il ne s’en aperçoive, parle beaucoup de lui, de ses propres obsessions et interrogations existentielles. Logique : lui aussi, plus jeune, s’est reconnu dans les thèmes abordés par Zulawski. Ecrire sur le cinéaste de La Femme publique oblige automatiquement à écrire sur soi.

En lisant Sur le fil, le passionné zulawskien n’apprendra rien qu’il n’envisageait déjà. C’est une qualité énorme car elle permet de s’identifier aux propos de Jérôme d’Estais, de se trouver en lui, et finalement de se sentir moins isolé. De la même façon que l’imagerie du double est indissociable des films de Zulawski, cet ouvrage agit sur nous de troublante façon : ces mots et réflexions ne nous appartiennent pas, mais semblent néanmoins provenir de nos pensées intimes. En fusionnant avec Zulawski, D’Estais parle en notre nom.


© Jean Thooris


(Re)lire : Andrzej Zulawski : L’amour fou.

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