Jérôme d’Estais – Barbet Schroeder, Ombres et clarté (LettMotif).

Schroeder couve


Le cinéma de Barbet Schroeder possède un recoin secret, un voile brumeux qui entraîne cette filmographie vers la fausse apparence. Schroeder lui-même ressemble à un apatride : né à Téhéran, il passe son enfance en Colombie, vient vivre en France, et tourne ensuite des films aux quatre coins du monde (Amérique, Japon, Ibiza, Nouvelle-Guinée…).

A priori, rien ne semble relier More (décadence hippie), Kiss of Death (remake d’Hathaway), Maîtresse (Depardieu et Ogier version sadomaso) ou Barfly (Rourke en clone bukowskien). Les genres cinématographiques se percutent : road trip, polar, drames familiaux, action, thriller. Le format, idem : fiction, documentaire, série TV (Schroeder a en effet tourné un épisode de Mad Men). Sans même évoquer la place « fuyante » qu’occupe l’auteur au sein du système : producteur ou coproducteur pour Rohmer, Rivette et Eustache ; metteur en scène ayant aussi bien collaboré avec Jacques Dutronc que Sandra Bullock, Bruno Ganz qu’Andy Garcia ; à l’aise dans la superproduction hollywoodienne comme dans l’intimisme à budget faible…

Les films de Schroeder ressemblent à ce territoire inconnu que partent rechercher Bulle Ogier et Jean-Pierre Kalfon dans La Vallée : un repère fiable qui, au fur et à mesure, apparaît différent de ce qu’il semblait être au préalable. Dans l’ordre ou le désordre, les « ombres » dévoilent une « clarté ».

C’est donc le secret Schroeder que tente aujourd’hui d’élucider Jérôme d’Estais. Le précédent ciné-ouvrage de l’écrivain se consacrait à l’œuvre foisonnante d’Andrzej Zulawski, et Schroeder tel Zulawski sont (étaient) des artistes bien souvent observateurs d’un pays n’étant pas le leur : la France pour le Polonais Andrzej, l’Amérique pour Barbet. Reste qu’il est impossible d’écrire sur Schroeder comme on décortiquerait les labyrinthes zulawskiens.

Sur le fil (la somme décisive sur Zulawski) était un livre cathartique, obsessionnel. Jérôme d’Estais s’y interrogeait tout autant sur le cinéaste de Possession que sur sa propre fascination à l’égard d’Andrzej. Ombres et clarté, inversement, avance pas à pas, de façon très méticuleuse, tel un travail de détective ou une enquête policière. Grande force de cette étude sur Schroeder : elle ne ressemble guère à un essai théorique mais à un roman à énigmes. Chapitre après chapitre, d’Estais regarde, commente une facette schroederienne, puis l’enlève pour observer ce qu’il y a dessous : le rapport à l’argent, l’animalité, le jeu, les mensonges et les vérités, le langage… Un livre poupée russe qui crée un suspense : il faut trouver la clef Schroeder.

Également romancier, Jérôme d’Estais, lorsqu’il écrit sur le cinéma, donne l’impression de transformer en fiction le cheminement de son cerveau. Il ne s’agit pas d’étayer une vérité absolue, mais de suivre, façon puzzle, la construction d’un récit aussi pragmatique que porteur d’une cohérence finale. Sur ce point, et quand bien même connaît-il par cœur Daney ou Bazin, Jérôme d’Estais ne s’inscrit jamais dans une quelconque généalogie analytique. Il s’approprie, avec naturel, les courants fondateurs de la pensée cinématographique, pour en faire siens, pour déterminer quelle forme littéraire correspondrait à tels ou tels cinéastes. Ombres et clarté est ainsi un docu-roman avec Barbet Schroeder en guise de repère central (tout comme Schroeder alterne, et parfois mélange, documentaires et fictions). La forme s’adapte au fond. Rare et admirable.


© Jean Thooris


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