Soirées Walden – ITW Philippe Crab.

 

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Pourquoi avoir accepté l’invitation de Nesles à cette soirée Walden ?

Florent est un ami, j’ai beaucoup d’estime et d’affection pour lui : première raison. De plus il organise merveilleusement bien ces soirées. Enfin, par principe je refuse très peu de concerts, contrairement à mon collègue Sting, par exemple. Dans le cas présent, je suis presque sûr de passer une belle soirée, même si je casse ma corde de mi chanterelle.

Tu te reconnais dans cet esprit DIY, se prendre en main, faire avec les moyens du bord mais surtout faire, collaborer, partager, faire passer ?

Oui.  J’ai mis quelques minutes à comprendre ce que DIY voulait dire (FLTM). Par exemple, je n’aime pas trop confier à d’autres le soin de mixer mes disques. Ce qui n’empêche pas les collaborations bien sûr, quand réaliser un « ouvrage » collectif me parait avoir du sens. Quant à « faire passer » mes chansons et celles que j’aime, oui encore, pour autant que ce soit un plaisir et pas une contrainte. Cela m’amuse de bidouiller des « clips » tremblotants, de diffuser mes chansons avec des textes censés les expliquer (il s’agit plutôt d’ajouter un étage ou un sous-sol supplémentaires à la chanson tanguant déjà), bref, d’amplifier et de déformer un peu l’écho qu’elles pourraient avoir, il me plait aussi de relayer d’une façon ou d’une autre les projets des musiciens qui me tiennent à cœur.

Mais je n’apprécie pas spécialement le partage pour le partage, la circulation effrénée de l’information. Je suis aussi un auditeur (et un lecteur) jaloux, et j’aime que les auditeurs le soient un tant soit peu, qu’ils gardent un moment la chanson pour eux, qu’ils ne pensent pas immédiatement à la « partager » sur les grands réseaux réels ou virtuels. J’ai le sentiment qu’une chanson trop immédiatement partageable, une chanson qui circule sans aucun problème d’une oreille à une autre, c’est le triomphe parfait de la communication pour la communication et la défaite absolue de la musique. Circulez, circulez, il n’y a rien à entendre.

Tu collabores d’ailleurs souvent avec d’autres, sur scène notamment ? Par goût, par nécessité ?

Oui, je suis un « compagnon de route » de La Souterraine, et je collabore surtout avec les camarades de mon label Le Saule, dans différentes formules. Il m’est arrivé de participer à leurs projets musicaux, sur scène, sur disque, au mix… On nous a parfois reproché notre entre soi, cela change un peu heureusement, mais il faut reconnaître qu’ils sont formidables, les gens du Saule, tous exceptionnels (par prudence je m’exclus de la louange). Ainsi, depuis deux ans, je joue sur scène avec les exceptionnels Marion Cousin et Borja Flames ; nous triturons les chansons de mes deux derniers disques pour leur faire exprimer ce qu’elles peuvent dire, et au-delà. Mon but est de disparaître sur scène, happé par le trou noir de la chanson : je demande à mes camarades de m’aider, j’ai donc besoin d’eux : goût et nécessité.

Quel regard portes-tu sur la façon de faire la musique aujourd’hui ?

(ôôô, oh-oh-oh, hoho) c’est qu’il y a des milliers de façons de faire. La musique et l’enregistrement assistés par ordinateur ont été une révolution, mais les musiques entièrement programmées et jouées par des machines m’ennuient vite.

Ma façon à moi, pour autant que je la comprenne, consiste en un mélange d’intense concentration et de relâchement absolu, d’intellection et de sensation, d’écriture et d’improvisation. Cette manière de faire me plait bien, mais elle est particulièrement chronophage ; en studio, cela supposerait un budget considérable, or ma musique ne génère pas des revenus considérables (euphémisme). De plus j’aime que l’étrange ou l’inattendu naisse du familier, du cadre le plus habituel. Je conçois donc le « travail à domicile » comme une libération plutôt que comme une contrainte. Je ne sais pas si j’ai répondu à ta question.

Et sur l’effervescence musicale actuelle : beaucoup de projets de qualité, probablement plus que d’auditeurs ?

Quod abundat non vitiat (impressionné, hein !?). Que dire, sinon tant mieux ? Qu’il y ait peu d’auditeurs (abondance d’auditeurs peut-elle nuire ? question ouverte), pour nous autres c’est préoccupant d’un point de vue économique, ce qui n’est pas rien, mais sinon… Il y en a tout de même quelques-uns, des auditeurs, et c’est déjà ça. Et il y en aura d’autres, il y en aura plus, qui sait ? Reparlons-en en 2187, quand la science nous aura ressuscités. D’autre part, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’il y a  abondance de projets pas intéressants du tout, sans rien ou presque de singulier. C’est souvent très pro, comme on dit : ça respecte parfaitement tel ou tel cahier des charges plus ou moins fixé par l’air du temps. C’est de la bonne contrefaçon de ce qui est déjà de la contrefaçon.

Quel est ton rapport à la langue française : tu as choisi d’écrire en français, pourquoi ?

C’est ma langue maternelle, paternelle, avunculaire, sororale, etc. Je n’ai pas choisi. Je ne sais pas ce que ça fait de vivre, par exemple, dans la langue ouzbek. Et j’en suis réellement navré. Les vrais bilingues sont des veinards. Je veux chanter dans la langue que j’entends le mieux, et c’est avec la langue française que je pense et que je divague. Je trouve le français tout à fait plastique, amusant, vertigineux, froid ou brûlant selon les mots et les accents. Cela dit, j’aime fabriquer des simulacres de langue (le contraire d’une contrefaçon), de faux patois. (En même temps il y a sur Fructidor des bribes d’anglais et d’allemand.)

Mais pas non plus dans le même français que tout le monde : ça remonte à loin cette envoie de tordre la langue, de la torturer ?

Tordre, oui, mimer mal, singer le singe, ça remonte à mes premiers arheu je suppose, comme tout le monde. Depuis deux disques, trois ans, j’emprunte cette voie résolument. Mais torturer, je n’irais pas jusque-là. Les tortureurs ce sont les autres ! Le plus souvent, c’est la variété française actuelle qui saborde la langue ET la musique ET bien d’autres choses encore. Il suffit d’allumer la radio pour se rendre compte du carnage. Moi, je me contente de jouer avec, mais je rends toujours le jouet en bon état à la fin, du moins j’essaye.

Est-ce que cette voie te paraît avoir des limites, un horizon, ou tu penses que c’est un territoire encore très vaste ?

La voie qui consiste à jouer avec la langue dans la musique (et avec la musique dans la langue) me semble absolument sans limite. Mais jouer, cela peut consister à aller très loin hors du familier sur une chanson, puis revenir au plus près du familier la fois d’après. Ce qui compte, c’est l’élasticité : houba-houba-hop est le mot d’ordre des gens de bonne volonté, encore une punchline ratée.

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, etc. Il est pénible de mettre du mystère là où il n’y en a pas. Mais parfois nous concevons mal, nous ne concevons pas du tout, parfois c’est inconcevable, inextricable, opaque et mystérieux, c’est le brouillard de la demi-pensée, de l’impression, de la présence périphérique : il me semble bon de savonner le langage et la musique dans ces cas-là.

Tes totems musicaux, des artistes qui t’ont marqué, des influences ?

Je reconnais avoir longtemps écouté Genesis période Peter Gabriel, à dix ans j’ai appris la musique avec Foxtrot et Selling England By the Pound : j’aimais beaucoup l’emphase carnavalesque (du moins c’est ainsi que je comprenais ce que j’entendais) de certains groupes de rock progressif. Puis Frank Black et Neil Hannon. Puis les GRANDES musiques…. César Franck, Bartok, Ravel, Stravinsky…  Ellington, Monk, Mingus, Dolphy… Zappa, qui est un genre à lui tout seul… la liste serait très longue, absolument hétéroclite. La chanson, selon moi, c’est le moyen idéal de mêler les genres musicaux, les registres de langue, le bas et le haut, le trivial et le sublime, le profane et le sacré… Pour la chanson française, Bashung bien sûr, dont je connaissais parfaitement tous les disques à une époque. A huit ans j’écoutais Mylène Farmer avec ma sœur : faut-il que je porte plainte, ou que je m’en réjouisse ? Il doit en rester quelque chose, planqué dans un de mes ponts ou de mes contre-refrains, à mon esprit défendant. Enfin, la plupart de mes camarades musiciens, dans ou hors le saule, m’ont influencé, incontestablement. Je compte sur eux pour dire la même chose de moi.

Des découvertes récentes à côté desquelles on serait passé ?

Les Bégayer, avec lesquels je suis parti en tournée en janvier. Un trio de jeunes héros tout à fait exceptionnels sur scène (et sur « disque », sur cassette en fait, c’est très bien également).

En dehors de la musique, des obsessions littéraires, cinématographiques, des gens, des œuvres auxquelles tu reviens toujours ?

Je reviendrai toujours (promis !) à Proust, à Faulkner, à Nabokov, à Arno Schmidt, à Virginia Woolf, évidemment à Éric Chevillard. A Rabelais… A Nerval…  A Laforgue … A Novarina… Je relis littérature et authenticité de Pierre Jourde tous les deux ans, il n’y a pas de raison que j’arrête. Yves Montand, Claude Sautet. Henri Emmanuelli. Et le revers de Federer m’obsède, j’avais le même à douze ans.

Tes projets, en cours, à venir ?

Je sors avec Antoine Loyer un septième disque le 5 mai prochain, sur le label Le Saule. C’est un disque qui me fait un effet étrange : c’est absolument le mien et absolument celui d’un autre. A nous deux nous avons fait un genre de golem, et il s’appelle Chansons ‘Fraternelles.

Par ailleurs, je songe à envisager de penser à me préparer à me remettre au travail pour un huitième album. Je regarde beaucoup ma guitare en ce moment. J’avais enregistré six nouveau titres à l’automne 2016, il y a peut-être un petit filon de ce côté-là ; un combat épique entre la lettre O et la lettre X ; l’une de ces choses cachées depuis la fondation du monde. Je crois que mes découvertes à ce sujet vont faire grand bruit — ou pas.

Merci Philippe !


© Matthieu Dufour