La petite géographie réinventée de Leos Carax – Jérôme d’Estais (Marest Editeur).


Après avoir lu avant de voir Annette l’ouvrage que consacre aujourd’hui Jérôme d’Estais à la géographie caraxienne, qu’il est doux d’à nouveau feuilleter certains chapitres, certaines analyses, divers lieux visités par l’écrivain, après vision (enchanteresse) du sixième long-métrage de Leos Carax. Car Annette, au-delà de ses particularités et des nombreuses cassures que le film provoque au sein de l’œuvre Carax, se découvre déjà dans le livre de Jérôme d’Estais.

Non pas thématique mais géographique, l’ouvrage aborde l’art caraxien selon un parti pris aussi original que fortement ancré dans les gènes du cinéaste de Mauvais Sang : à l’instar de la carte des premières fois que dissimule Denis Lavant dans Boy Meets Girl, il serait possible d’interpréter le cinéma de Carax en fonction des lieux filmés par l’auteur – l’histoire des Amants du Pont-Neuf ne découlait-elle pas du pont lui-même, de même que La Samaritaine de Holy Motors semblait dicter l’origine et la nécessité de la séquence Kylie Minogue ? À la relecture du livre, Annette, cette belle Annette, est omniprésente, comme si Jérôme d’Estais écrivait, fantasmait, sur un film qu’il espérait avec amour, comme si l’attente Annette lui semblait tellement forte qu’il lui fallait déjà inventer les images du nouveau Carax – en puisant dans les cinq premiers. Annette, donc : chapitre La forêt (le spectre de Marion Cotillard fait penser à l’apparition de Katerina Golubeva dans Pola X), La nuit (« lieu du sommeil propice à la visite des fantômes »), La chambre (Henry / Adam Driver : « un homme dont la vie est elle-même une chambre vide à combler »), Les décorsse réfugier dans l’artifice, l’exhiber, le renforcer plutôt que le diminuer ou le dissimuler »)… Sans parler de ce passage (chapitre Le voyage dans l’Art et les genres) dans lequel peut-on lire : « Carax, conscient des dangers du tout pour l’image et du poids du passé, s’en nourrit, de manière organique, tout en s’en démarquant, créant des dispositifs pour y échapper, toujours surprenants, jamais là où on l’attend, dans le déjà-vu, mais au sein même de son propre univers, et pour en jouer, pour le métamorphoser, sortir du programme écrit d’avance, et partir à la découverte de territoires cinématographiques inédits, confiant en la mémoire et l’imaginaire du spectateur d’où doit naître l’image ». Des mots d’où se dévoilent maintenant l’incroyable tragédie amoureuse unissant Ann et Henry, et la façon dont Carax sublime cet opéra-rock dans une confiance absolue accordée à la passion et aux croyances du spectateur.

Lettre d’amour que Jérôme d’Estais adresse à Leos Carax, cette petite géographie réinventée se calque sur la gestuelle propre à Boy Meets Girl, Mauvais Sang ou donc Annette : profonde mais faussement légère, enivrante bien que travaillée par diverses douleurs (intimes, sociales), d’une simplicité accrocheuse même si les motifs de la mort ou de la séparation serpentent les chapitres du livre à la façon dont Alex, Pierre, Oscar et Henry ne pouvaient, ne peuvent et ne pourront échapper à leur condition de « spectateurs de cinéma, plus inertes que n’importe quel mannequin en plastique ».

Mais c’est également le propre d’un grand écrivain de cinéma : se mouvoir dans l’œuvre étudiée jusqu’à faire corps avec le cinéaste adoré. Hier, Jérôme d’Estais fut en transe (ses deux ouvrages sur Andrzej Zulawski), malicieux et enquêteur (Barbet Schroeder), Historien de l’Amérique (Jeff Nichols), géopolitique (Kathryn Bigelow). Le voici, en connivence avec Leos Carax, dans la peau d’un Tintin Binoche, d’un Léo Ferré cracheur de feu, d’un Bowie drogué au flipper… Dans la légèreté qu’oblige le poids du monde.


© Jean Thooris