Possession d’Andrzej Zulawski : Tentatives d’exorcisme – Jérôme d’Estais.

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Aux éditions Rouge Profond, un ouvrage halluciné, exorcisme de style, autour du décisif Possession. Par le plus zulawskien des cinéphiles de sa génération.

C’est un film monstre, une forme d’entité qui en a décontenancé plus d’un au moment de sa diffusion en salles, mais qui a créé des vocations, des illuminations cinéphiles, nombreuses dépendances. Les critiques alors en vigueur au moment de la sortie de Possession, en 81, ou bien haïssaient, littéralement, violemment, ou bien défendaient avec précaution (relire l’article, très indécis, de Pascal Bonitzer dans Les Cahiers, en juillet de la même année). Zulawski échappait-il à la notion de bon goût ? Avait-il franchi une barrière inacceptable au moment où le Grand Cinéma Européen détenait encore le monopole de la qualité (Bergman, Antonioni, Bertolucci) ? Assurément pas. Pour cause : ce fut la jeunesse, différentes jeunesses même, issue de générations assez proches, qui se reconnut en Possession. Jusqu’à en faire un pèlerinage, un monde dans lequel constamment revenir puiser. Probablement car nous n’avions encore jamais vu, du haut de nos treize ou neuf ans, un film à ressentir physiquement, à vivre et revivre, sans pour autant en comprendre tous les enjeux. Une expérience mystique avec diverses notions encore abstraites, qu’elles soient théologiques, sentimentales, sociales ou sexuelles. Une vision d’auteur qui invitait au voyage, le voyage d’une vie, en terre zulawskienne.

Un film tellement fleuve (façon Styx, bien sûr) que sans cesse s’y abreuver nous obligeait à comprendre : pourquoi Possession ? Pourquoi cette obsession ? Comment expliquer l’accoutumance, l’identification ? Les tentatives d’exorcisme dont parle Jérôme d’Estais outrepassent ainsi les transes zulawskiennes, pour permettre à l’écrivain de s’interroger sur lui-même, sur son rapport secret l’unissant, depuis l’enfance, au Berlin interzone mis au monde par Andrzej. Ce livre se dévore, s’habite, comme si d’Estais s’était lancé dans une écriture shamanique, une dépossession de son moi, afin de pleinement se perdre dans le film de Zulawski, afin de fusionner avec lui. Il ne s’agit donc pas d’un ouvrage analytique, mais bien mieux : une autobiographie rendue possible par la seule existence de Possession. Certains films changent des vies. D’autres vont plus loin : ils cohabitent avec nous, deviennent partie intégrante de nos pensées, de nos valeurs morales, de notre rapport à l’autre. Ils nous éduquent. Tentatives d’exorcisme, c’est le Madame Bovary de Jérôme d’Estais, dans le sens où il pourrait dire : « Possession, c’est moi. »

Afin de ne pas se laisser engloutir par les spirales zulawskiennes, d’Estais se choisit un guide de voyage, un repère ouvrant les vingt-trois chants / dix chapitres du livre, Henri Michaux. Et ce dernier, comme nous le rappelait Jim Jarmusch en ouverture de Dead Man, préconisait un judicieux « It is preferable not to travel with a dead man ». Car se perdre dans Possession équivaut à suivre une incroyable sarabande de morts, de la mort. À vivre dans un Berlin occupé par les enfants et les fous. À parler de la chair, de la viande animale. De scarifications qui ne font pas mal. Paradoxe de Possession : il s’agit d’un film sur l’Enfer, et probablement en Enfer, qui fait jouir, qui nous transcende en bien. Ce voyage qu’effectue Jérôme d’Estais est comparable à « la pieuvre » qu’enfante Anna dans le film : Anna se fait du bien dans la douleur, elle expulse ce qui devait obligatoirement sortir, de même que Jérôme devait écrire sur Possession. Un livre en forme de double de Jérôme d’Estais, ce qu’il est à cause de ou grâce à Possession, et non pas ce qu’il est aujourd’hui en tant qu’écrivain et journaliste. Comme dans tous les Zulawski, la forme du triangle : un jeune homme cinéphile, l’écriture de romans et de livres analytiques sur le Septième Art, et Possession. Le Tony, le Shining, de Jérôme / Danny, une petite voix polonaise qui lui annonçait, à treize ans, son propre avenir : social (vivre à Berlin), artistique (écrire), amoureux (non pas un mais deux livres sur Andrzej Zulawski – Sur le fil, en 2015, somme décisive).

Des Etats-Unis à la France, de l’Italie à l’Allemagne, Possession est une œuvre culte, importante,  fécondatrice autant que fondatrice. Il suffit de taper chaque semaine « possession zulawski » sur YouTube et Google pour s’en rendre compte : en 2019, Anna et Mark, le couple déchiré du film, sont les Roméo & Juliette parmi les plus commentés du Septième art contemporain. Et le Monument d’Andrzej, dorénavant, bien loin des « salope » adressés à Isabelle Adjani lors du Festival de Cannes 81, l’un des plus insaisissables, analysés, vécus par la Toile. Zulawski a gagné la bataille. L’ouvrage de Jérôme d’Estais, dans ses interlignes, nous le rappelle : si un écrivain choisit de consacrer tout un ouvrage au rapport qu’il entretient avec Possession, rapport humain, social, cinéphile, rapport consanguin et familial, c’est effectivement car le chef-d’œuvre d’Andrzej ne se positionne ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur. Possession est. C’est tout.  C’est rare et beaucoup.


© Jean Thooris



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