Interview – Jérôme d’Estais.

Romancier, critique de cinéma, analyste, Jérôme d’Estais consacre aujourd’hui (chez Rouge Profond) un ouvrage intégral au Possession d’Andrzej Zulawski – Tentatives d’exorcisme. L’occasion, pour lui, trois ans après Sur le fil (premier ouvrage français sur Zulawski), de fusionner avec le chef-d’œuvre tentaculaire du cinéaste polonais.


photo jérôme d'estais

Quel était ton rapport au cinéma avant de découvrir Possession ? Étais-tu, par exemple, déjà intrigué par, disons, un état d’esprit polonais, via notamment les premiers films de Roman Polanski ?

Je voyais un peu tout. Les films qui passaient à la télévision, le soir, et qui constituaient la discussion dans la cour de récré, le lendemain ; les westerns avec mon père, le week-end, les films que le ciné-club de mon collège projetait à la pause-déjeuner. Et puis, ceux que je choisissais, en allant au cinéma ou dans les vidéos-clubs… Le cinéma polonais, pas encore. Skolimowski, par exemple, c’est venu plus tard… Polanski, c’est drôle, j’ai un souvenir-double de cette époque. J’habitais dans une résidence, en banlieue, et une des voisines recrutait parmi nous pour faire des voix d’enfants dans Pirates… Il y avait aussi ce bateau qu’on exhibait, en Tunisie, quand j’y passais des vacances avec ma grand-mère… Et de l’autre côté, le souvenir fort du Locataire que j’ai dû découvrir à la même époque, donc l’année de la découverte de Possession. Voilà, c’était à peu prés tout, pour l’esprit polonais. Sinon, il y avait bien aussi le Danton de Wajda qu’on nous avait emmenés voir avec l’école et qu’on avait trouvé chiant comme la mort…

 

Lisais-tu, à cet âge, des revues de cinéma ? Je pense évidemment au journal Starfix, et aux écrits de Nicolas Boukrief qui partait en croisade afin d’acclamer le cinéma de Zulawski…

Pareil. Je lisais tout. Première et Starfix que j’achetais, mais aussi les vieux Positif et Cahiers que le CDI de mon école conservait et qui n’intéressaient personne.

Lorsque j’ai vu Possession pour la première fois, je ne sais plus en quelle année mais c’était sur FR3 (avec le carré blanc), j’ai ressenti une fascination immédiate, puis ce film m’a habité, avant de le revoir, encore et encore. D’où provient, selon toi, le pouvoir d’attraction que pouvait ressentir un enfant découvrant le film d’Andrzej ?

Probablement du mélange attraction-répulsion. De l’interdit, de la sensation physique, de l’instinct et de l’hébétude. Comme un voyage dans un pays inconnu subissant un embargo, dont on ne comprend pas les codes mais dont on sait qu’on finira par y retourner, peut-être même pour y vivre.

Après Possession, tu découvres les autres films de Zulawski. Qu’as-tu ressenti lors des premières visions ?

L’Important c’est d’aimer, mis à part, je ne suis pas arrivé tout de suite aux films de Zulawski, après Possession. Le premier film que j’ai vu, au cinéma c’était trois ans après. Et c’était Mes nuits sont plus belles que vos jours. L’Amour braque, j’ai mis du temps et je l’ai d’abord rejeté. Longtemps, d’ailleurs. C’est le film que j’ai mis le plus de temps à aimer.

À la fin des années 80 et surtout lors des 90’s, il était difficile d’acclamer l’œuvre de Zulawski. La majorité n’aimait pas. Quels souvenirs gardes-tu de cette période de rejet assez honteux ?

Je me souviens juste des ronds blancs de la rédaction de Première qui signifiaient « On déteste ». Ce qui était assez rare, chez eux. Rires.

Quand as-tu décidé de te lancer dans un ouvrage, le premier en France, consacré à l’œuvre de Zulawski (Sur le fil, paru en 2015) ? Beaucoup attendait ce livre avec grande impatience. J’imagine les nombreuses rencontres, entre fanatiques zulawskiens, que tu as vécues au moment de sa sortie…

J’étais vraiment loin de me douter qu’ils étaient si nombreux… Pour dire vrai, mes amis mis à part, et encore, je les saoulais un peu, je pensais vraiment être seul… Avec le livre, j’ai reçu des signes du monde entier, Europe, Russie, Amérique, Amérique latine, Asie, Inde, Australie… C’est fou. Lors d’une projection de Possession que j’ai animée à Berlin, je me suis aussi rendu compte du phénomène autour du film. La salle était comble, une fois encore toutes les nationalités représentées, beaucoup de jeunes…

Sur le fil était vaste, très autobiographique. En lisant Tentatives d’exorcisme, j’ai eu la sensation que, finalement, Possession t’appelait encore, qu’il te fallait lui consacrer un ouvrage à part entière. Comment et quand a débuté le besoin puis la rédaction de ce livre ?

Après Sur le fil, j’avais continué à écrire sur Zulawski. Pour des magazines, pour la Cinémathèque de Łódź. Et je me disais «  Bon, ça va maintenant ! », tout en sentant bien que non, ça n’était pas encore fini… L’année dernière, j’avais débuté un autre ouvrage sur lequel je bloquais… Et je me suis rendu compte qu’il me fallait encore écrire celui-ci, pour tourner la page, pour passer à autre chose. C’était une nécessité. Je l’ai écrit assez vite d’ailleurs, je savais ce que je voulais y dire

De nombreuses analyses existent sur Possession. Tu ne cherches pas à les recenser, ce serait fastidieux. Inversement, ai-je l’impression, ton angle est bien plus autobiographique que théorique : écrire sur Possession, c’est surtout parler d’un rapport intime avec ce film. Et même si Tentatives d’exorcisme exclue les anecdotes personnelles, tu donnes la sensation d’un écrivain en pleine fusion, cohabitation, avec le chef-d’œuvre d’Andrzej… Es-tu d’accord avec cette idée d’« autobiographie déguisée » (Zulawski parlerait d’auto-roman) ?

Oui et cela me fait plaisir, si cela se ressent.

possession couverture

À partir de quel moment les correspondances entre Épreuves, exorcismes d’Henri Michaux et Possession se sont-elles imposées dans ton récit ? Avais-tu besoin d’un autre regard, d’une distance littéraire afin de ne pas te laisser engloutir par la complexité de Possession ?

Probablement. Je ne sais plus exactement quand j’étais saisi par le dialogue entre les poèmes de Michaux et le film de Zulawski, c’était juste avant de débuter l’écriture du livre, je crois… Les poèmes de Michaux m’ont alors servi de structure et de guide pour avancer dans le tunnel.

Tu habites Berlin. Est-ce un pèlerinage sur les traces de Possession qui t’a conduit à définitivement t’y implanter ?

Rires… Non. Mais il est certain que le film, inconsciemment, m’avait préparé à Berlin.

Dans Tentatives d’exorcisme, tu cites également Nick Cave et David Bowie, qui enregistrèrent des disques à Berlin (à mon sens, leurs plus beaux). Au sujet de Nick Cave, Wim Wenders, dans une interview aux Inrockuptibles en 91, lors de la sortie de Jusqu’au bout du monde (avec Sam Neil !), disait du musicien qu’il a « incarné mieux que tous les groupes allemands un feeling qui régnait à Berlin pendant des années. Il jouait une musique berlinoise qui était vraiment au cœur de cette ville, qui exprimait tout ce qu’on pouvait y vivre. Un côté très noir, très sinistre et désespéré ». Selon toi, en quoi Nick et Bowie, comme auparavant Zulawski avec Possession, ont-ils saisi quelque chose de Berlin ? Ou bien est-ce l’inverse : Berlin a-t-elle façonné les personnalités de Bowie et Nick Cave ?

C’est drôle que tu me parles de Nick Cave parce que j’ai revu Les Ailes du désir, hier et j’ai trouvé que le film avait pris du plomb dans l’aile… Mais les scènes avec lui restent magiques. Quant à Bowie, je me suis rendu devant son appartement à Schöneberg, il y a trois jours pour y déposer une fleur. Il y avait beaucoup de monde. Depuis trois ans, le Bowie Tour a commencé, sur les traces du Possession Tour… Mais je ne réponds pas à ta question. Je ne sais pas si Berlin a façonné leurs personnalités. Par contre, il est évident qu’un album comme Low, mon préféré de la trilogie, n’a pu être créé qu’à Berlin. Quant au groupe Nick Cave and The Bad Seeds, il est bien né à Berlin, après The Birthday Party et il doit beaucoup à Blixa Bargeld mais aussi aux rencontres de Cave avec la scène berlinoise, Gudrun Gut, Die Haut…

Comme tu l’écris dans Tentatives d’exorcisme, Possession détient une part de vaudeville : le ménage à trois. Il s’agit d’une construction que Zulawski ne cessera ensuite de reprendre, et que l’on trouvait déjà dans L’Important c’est d’aimer. Pourquoi, selon toi, une fois implanté définitivement en France, Zulawski jamais ne dévia de ce schéma ? Était-ce pour lui la meilleure façon de ne pas tourner des films « on the nose », sur le nez, pile (je reprends l’expression donnée par Zulawski à Boukrief, lors d’une interview au moment de la sortie de L’Amour braque) ? 

Ce qui est intéressant dans le terme de vaudeville, au-delà de la construction tertiaire sur laquelle repose toute son œuvre, jusqu’au dernier plan de Cosmos, c’est le côté comique, burlesque qu’il sous-entend et qui est aussi présent dans l’œuvre de Zulawski. Et dans Possession !

Qu’as-tu ressenti en voyant pour la première fois Cosmos ?

Mon livre paraissait au même moment et j’y suis allé la peur au ventre. Peur de découvrir des clefs à côté desquelles je serais passé. Peur d’être déçu. Quand je suis entré dans la salle du Saint-André-des Arts, on était trois… Et j’ai immédiatement ressenti un plaisir immense. Une grande jouissance. J’aime énormément Cosmos. Je le regarde très souvent.

Possession se répercute-t-il dans le travail de jeunes cinéastes ? L’influence zulawskienne, en France, se perçoit-elle ?

Après Grave, l’année dernière, je crois que cette année est particulièrement parlante, avec trois films très différents, de metteurs en scène parfois antagonistes, dont le seul fil conducteur est leur passion commune pour Zulawski. Je pense à Un couteau dans le cœur de Yann Gonzales, au beau Garçons sauvages de Mandico et à Climax, pour moi le plus réussi des films de Noé, où l’hommage se fait littéralement dès les premiers plans du film. A l’étranger aussi, les exemples sont légion, de La Région sauvage au Mexique à Hagazussa de Lukas Feigelfeld, en Allemagne.

Il y a, dorénavant je trouve, un beau renversement de situation : les jeunes générations qui adoraient Zulawski lors des années 80 sont maintenant critiques de cinéma ou écrivains (toi, mais aussi Pacôme Thiellement, Vincent Malausa, l’équipe de Chaos Reigns), et expriment, ouvertement, leur amour pour le cinéma d’Andrzej. La bataille est gagnée, non ?

Sans oublier Vincent Capes en France, Daniel Bird en Angleterre, beaucoup d’auteurs en Italie… Pour Possession, sûrement. Au tour de Cosmos, maintenant !

Après un livre aussi intime, quels sont tes projets ? Tu as également écris sur Hal Hartley, Barbet Schroeder, Jean Eustache et Jeff Nichols. Comment te viens l’envie, ou le besoin, de te consacrer entièrement à l’œuvre d’un cinéaste ? De tout lui donner ?

Ce n’est jamais la même histoire. Ça peut être un film, une rencontre, un manque… Une nécessité, comme dans le cas de Zulawski… Le prochain livre est terminé. C’est un ouvrage sur Kathryn Bigelow… J’aimerais après cela, revenir à la fiction. Et me tourner vers l’écriture de scénario…

Question finale : la dernière fois que tu as revu Possession ?

Longtemps ! Trois mois au moins. J’avais prêté mon DVD à une comédienne allemande, Nina Hoss qui m’avait confié regarder systématiquement L’Important c’est d’aimer avant de préparer une pièce. Elle vient de me le rendre. Et le film a une nouvelle fidèle ! Il faut continuer à prêcher la bonne parole 😉


Interview par Jean Thooris


Possession d’Andrzej Zulawski : tentatives d’exorcisme, le dernier livre de Jérôme d’Estais sort jeudi 17 janvier chez Éditions Rouge Profond.

La chronique de Jean Thooris est à lire : ici.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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