Le petite géographie réinventée de Leos Carax – Jérôme d’Estais.


Après Bigelow, Eustache, Zulawski, Schroeder ou encore Nichols, Jérôme d’Estais s’attaque avec brio à Carax au moment où son dernier film, le magnifique Annette fait l’ouverture du Festival de Cannes (le retour). En choisissant une approche transversale et déstructurée de l’oeuvre rare mais dense du cinéaste français, l’auteur nous propose une relecture ludique et passionnante de ses films à travers leurs lieux. Avec style et poésie.


Encore sous le choc de la projection d’Annette mardi dernier (je ne me souviens pas avoir été autant sonné physiquement par la puissance du cinéma depuis Le Sang d’un poète, une telle foi en son art, un tel amour, c’est bouleversant), la tête ivre des envolées lyriques de la poignante B.O. des Sparks, le coeur serré par les accents Bowien et Walkerien du chant habité d’Adam Driver, je me faisais une joie de me rendre à la libraire L’Impromtu pour la cérémonie de signature du Festival d’Art et d’Estais. Le prolifique auteur installé à Berlin, était en effet de passage à Paris pour présenter son nouveau livre, La petite géographie réinventée de Leos Carax (chez les excellents et non moins exigeants Marest Éditeur). Si une triviale incompréhension avec la kid-sitter de mon fils me priva de la fin de cette belle soirée, elle fût l’occasion de me plonger avec avidité dans la lecture de cet ouvrage, une compensation à la hauteur de la frustration d’un départ précipité.

Quelques heures plus tard en effet au mitan de la nuit, alors qu’Henry McHenry me faisait part pour la millième fois de sa compassion pour l’abîme, je refermai ce livre en m’écriant tel un Commissaire Bourrel enfin reveillé (dessoûlé ?) : « Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr… ». Comment n’avais-je pas fait le rapprochement moi-même ? Comment n’avais-je pas entrevu le lien entre Alex Dupont et celui dont on a pu dire qu’il n’était pas un poète mais la poésie même ? « Poète exemplaire », « ainé » selon les mots d’Aragon, inspirateur des surréalistes, amant de Coco Chanel, fondateur de la revue Nord-Sud (géographie dites-vous ?) Reverdy m’accompagne depuis toujours. Comme Carax, dont la poésie pelliculaire m’est chère. Alors, après la lecture du livre de Jérôme d’Estais, un paquet de vers remontent à la surface de ma mémoire neuve dans un maelström d’images enchanteresses, mêlant leur exigence et leur apparente simplicité aux visages de Denis, de Mireille, d’Alex, de Juliette, de Guillaume. Des mots sortent des lucarnes à l’aube pour former des plans sublimes à travers les nuages encore enlunés du ciel de Paris. Des émois surplombent les quais aveuglés par les navires insectes, des rues vues des caniveaux se vident de leur sang et de gens vides de sens pour se remplir d’un bestiaire onirique prêt à parcourir villes et chemins tournant jusqu’à trouver leur point de rupture, celui qui provoquera le choc, l’image saisissante et inattendue. Pensant à nouveau à ce « terrible gris de poussière dans le temps » et à cette « fête où j’ai perdu mon temps », je vois défiler sous mes paupières épileptiques des peaux entaillés dans des chambres enfumées, des démarches éclopées en quête d’absolu, des mains calleuses mimant la passion, des valses punks à la mort, des corps engrangés, des décors dérangés. Je vois le monde se recomposer sous une autre réalité.

A travers une quarantaine d’entrées, l’écrivain revisite les films de Carax à travers leurs lieux (au sens large, un corps, un visage chez Carax étant tout aussi géographique d’une salle de cinéma ou La Samaritaine). Avec virtuosité, mêlant analyses personnelles et citations, convoquant références artistiques éclectiques et scènes mythiques, guidé par les vers de Reverdy, Jérôme d’Estais nous propose une espèce de Lonely Planet du monde caraxien. D’Ouest en Est, empruntant un pont pour passer d’une rive à l’autre, une limousine pour traverser une forêt ou une fête, rejoindre une maison familiale ou Tokyo, l’auteur déconstruit, taille, arrange, réorganise à l’image du cinéaste. Il s’affranchit des convenances, du temps et de l’espace pour nous embarquer dans une ronde folle et poétique, tour à tour ludique, intrigante, mélancolique, onirique, émouvante. Ce qui, sous la plume d’un autre ou d’un style neutre, aurait pu tourner à l’exercice de style prétentieux et vain, devient un poème au rythme prenant, une ode virevoltante à l’art d’un cinéaste unique. En procédant comme ces deux artistes inclassables, en tentant des collages, des appositions, des mariages sémantiques et visuels inattendus, Jérôme d’Estais créé de nouvelles images qui vous inciteront à relire l’Ermite de Solesmes sous un autre jour et à vous précipiter sur OCS pendant qu’il est encore temps pour re-re-revoir les films de Carax sous une autre nuit.

Et il n’est pas impossible qu’après avoir vu Annette, vous ayez envie de compléter vous-mêmes quelques chapitres de ce livre, comme le suggère déjà Jean Thooris dans son papier à lire ici : La petite géographie réinventée de Leos Carax – Jérôme d’Estais.


© Matthieu Dufour


Le coeur n’est jamais si bien en équilibre que sur un tranchant d’acier.


L’air sent la mer

L’hiver a une pareille altitude m’effraie

On ne sait où naissent les vents

Ni quelle direction ils prennent

La maison tangue comme un bateau

Quelle main nous balance

Au cri poussé au dehors je sortis

Pour voir

Une femme se noyait

Une femme inconnue

Je lui tendis la main

Je la sauvai

Après lui avoir dit mon nom

Qu’elle ne connaissait pas

Je la mis à sécher à l’endroit le plus chaud

Je la vis revenir à la vie et embellir

Puis comme la chaleur augmentait

Elle disparut

Évaporée

Je me mis à pousser des cris et à pleurer

Puis j’éclatai de rire

J’avais un moment recueilli la renommée

Dans mon intimité

J’ouvris la porte et me mis à courir

A travers champs à chanter à tue-tête

Quand je rentrai le calme s’était fait chez moi

Et le feu qui s’était éteint fut rallumé

Allégresse, Pierre Reverdy