1979 : Fast Company – David Cronenberg.


La sortie de l’inégal mais attachant Titane de Julia Ducournau (dans lequel une danseuse copule avec une bagnole) nous a donné envie de revoir Fast Company, le David Conenberg le moins aimé, le moins commenté. Déjà une histoire d’automobiles, de sexe et d’huile de moteur – bien avant le firmament Crash.

Tourné entre Rage et Chromosome 3, Fast Company est à la fois le premier film non horrifique de David Cronenberg mais également celui dont-il n’est pas l’auteur du scénario (bien qu’il y collabora). Mais de même que pour des œuvres futures telles que Maps to the Stars (écrit par Bruce Wagner) ou A Dangerous Method (Christopher Hampton), bien qu’en 79 Cronenberg ne maîtrisait pas encore très bien le principe de totale réappropriation, l’univers décrit par Fast Company, sur une thématique autre que la psychanalyse, renvoie à une grande obsession cronenbergienne : la mécanique et au comment celle-ci, au contact de son conducteur, acquiert une part organique qui en ferait une extension de la sexualité de l’homme. Le film se déroule essentiellement sur le terrain des courses de dragsters et raconte la compétition opposant deux pilotes champions (dont l’un est interprété par cette sacrée trogne de William Smith, ennemi de Clint Eastwood dans Ça Va Cogner, puis gros salopard dans Outsiders et Rusty James de Coppola, également acteur fétiche de John Milius). Une masculinité très éloignée des habituels personnages cronenbergiens qui contraste avec la présence du fidèle Nicholas Campbell et surtout l’érotisme très Marilyn Chambers de la pulpeuse Claudia Jennings.

À propos de l’automobile, Cronenberg expliquait en 1996 que « le cinéma et l’automobile ont presque le même âge : 100 ans. Ce n’est pas un accident. Ils induisent tous les deux une condensation de l’espace et du temps, et la liberté sexuelle. Beaucoup de personnes ont été conçues à l’arrière d’une Ford 55. Dans Crash, Kathryn dit que la voiture est comme un lit posé sur deux roues »[i]. De façon encore schématique, Fast Company validait déjà ces propos puisqu’ici, l’automobile est un lieu de vie où l’on picole, marchande et surtout baise (les personnages habitent une semi-remorque continuellement sur la route). Il y a même une scène troublante, la meilleure du film, dans laquelle Nicholas Campbell verse un bidon d’huile de moteur sur les seins nus d’une autostoppeuse. Le corps, un moteur comme un autre ? En fait, ce serait l’inverse : dans Fast Company, Cronenberg érotise les bagnoles, il s’attarde longuement, sexuellement, sur leurs anatomies, leurs mécaniques intimes, jusqu’à tourner une séquence de réparation comme s’il s’agissait d’une opération chirurgicale. À ce stade de la carrière de Cronenberg (1979), difficile également de ne pas penser au début de Rage : gravement blessée suite à un accident de moto, Rose finissait en salle d’opération, pendant que son compagnon, en parallèle, s’échinait à redonner vie aux restes du deux-roues.

Le problème de Fast Company est que l’automobile y est reine, et que les individus y avoisinent la caricature (nous sommes évidemment loin de Rage, et à cent mille lieues de Crash). Le film, lors d’une séquence qui reprend le sujet du court métrage The Italian Machine tourné par Cronenberg en 76 (et qui racontait le vol d’une moto Dugatti par des motards mécontents de voir l’objet réduit au rang de bibelot dans le séjour d’un collectionneur), montre l’importance qu’accorde le cinéaste à la machine mais également son relatif dédain envers les protagonistes décrits : une bagnole de dragsters est cloitrée dans un salon d’exposition, et ses anciens propriétaires, qui veulent la récupérer, aguichent le gardien de nuit par un simulacre d’accouplement sexuel. L’érotisme pour faire oublier l’attrait de la mécanique. Sauf que si l’automobile rutile, enfin libre, la sexualité, de son côté, manque de charnel, de chair, et vire au parodique.

Car Fast Company est un scénario de commande au contexte intriguant (les courses de dragsters) mais aux personnages trop machos, trop héroïques pour un cinéaste de la fragilité tel que Cronenberg. William Smith est certes une gueule, il n’empêche que ses biceps ne s’accordent guère à l’univers cronenbergien. Dans le registre du jumelage entre un script écrit par autrui et la personnalité du cinéaste canadien, Fast Company arrivait probablement trop tôt au sein de cette filmographie exemplaire. D’où quelques concessions commerciales qui doivent aujourd’hui faire frémir Cronenberg de remords : une bande sonore rock – pour la première et dernière fois chez l’auteur –, des personnages sans ambigüités ou tout du moins trop uniformes pour en extirper du trouble, un érotisme porn qui se ressent mais qui reste cadenassé…

Fast Company ressemble aujourd’hui à un plausible brouillon de Red Cars, un film que Cronenberg voulait consacrer aux championnats du monde de Formule 1 et plus précisément à la rivalité opposant Phil Hill (que devait jouer Nicolas Cage) et Wolfgang von Trips. Cronenberg précisait qu’avant chaque course, contrairement à von Trips, Phil Hill avait des ulcères et vomissait, et c’est ce qu’il voulait montrer à l’écran. Dans Fast Company, si les voitures de course, leurs carrosseries, leurs performances, leurs existences propres, sont remarquablement mises en scène, il se devine que l’automobile est le véritable corps des pilotes – il ne peut y avoir rapports sexuels que dans un véhicule, par exemple. Une idée forte qui permettra à Cronenberg de tourner, bien plus tard, un chef-d’œuvre absolu : Crash.


© Jean Thooris


[i] Entretien avec Frédéric Bonnaud in Les Inrockuptibles n°65 / juillet 96