J.J. Abrams & Jeff Nichols : l’Amérique d’hier, d’aujourd’hui et de demain ?

Michael Shannon dans Take Shelter

Michael Shannon dans Take Shelter


Outre deux bouquins (de) passionnés leur étant actuellement consacrés, qu’est-ce qui relie les cinéastes Jeff Nichols et J.J. Abrams ? Beaucoup et finalement peu. D’abord, l’un comme l’autre, dans des sphères très différentes (le cinéma indépendant, les grands conglomérats), incarnent une conscience cinéphile, un respect des traditions revues sous un angle totalement personnel. Ensuite, Nichols comme Abrams architecturent des passerelles entre hier et aujourd’hui, et cela sous le joug de studios à leurs services (du moins, à ce jour). Enfin, ces deux cinéastes doivent beaucoup à Steven Spielberg (décidément, la référence phare du nouveau cinéma américain de qualité).

Mais sans doute l’approche spielbergienne permet-elle de différencier les optiques faussement reboot de l’un (Abrams) des visions territoriales du second (Nichols). Car si Abrams se situe dans un héritage pratiquant le méta-cinéma, Nichols, inversement, adapte sa propre existence (mariage, peur du bonheur illusoire) dans une forme « classique » qu’il revendique.

En lisant les ouvrages d’Erwan Desbois (J.J. Abrams ou l’eternel recommencement) et de Jérôme d’Estais (L’intime et l’universel, le cinéma de Jeff Nichols), le lecteur se confirme la possibilité d’un nouvel Hollywood (encore un, oui) : un cinéma à grand spectacle qui, à l’instar de Spielberg avec Hitchcock ou Eastwood avec Ford, perpétuerait une tradition tout en s’émancipant des maîtres. Jusqu’à l’autonomie totale. Jusqu’au beau film d’auteur « grand public ».

Regardons de plus près.

Avec L’intime et l’universel, Jérôme d’Estais offre une vision globale et référencée de la filmographie nicholsienne. Moins apocalyptique que son ouvrage (décisif) sur Zulawski, moins enquête policière que son étude (mystérieuse) sur Schroeder, le rapport d’Estais face à Nichols est purement cinéphile. S’il aime sincèrement le cinéaste de Take Shelter et de Mud, l’écrivain profite de cette filmographie pour étudier et commenter des domaines cinématographiques qui le touchent intimement : la vision du Sud, le rapport à la famille, le classicisme… Grande force du livre : le lecteur, qui pensait découvrir un tout premier ouvrage sur Jeff Nichols, comprend bien vite qu’il s’agit en fait d’une étude des États-Unis, de son origine jusqu’à l’époque présente. En choisissant d’écrire sur Nichols, Jérôme d’Estais se confronte à l’une de ses obsessions : l’évolution d’un pays, de ses traditions jusqu’à son héritage (ou ce qu’il en reste). En même temps, il replace parfaitement la filmographie de Jeff Nichols dans une culture américaine très large (de Mark Twain à Paul Newman, de Raymond Carver à Kubrick). Jusqu’à cette sensation : L’intime et l’universel est un livre ciminesque, fordien, mississippien. Le grand air Tom Sawyer imprime les mots de Jérôme d’Estais, c’est un voyage immobile. Un roman sur le Sud Etats-uniens qui prendrait la fausse forme d’une analyse nicholsienne pour mieux parler et décrire notre Amérique bazinienne et hawksienne. Selon un précepte également truffaldien et peut-être bien assayasien (Olivier Assayas, cité par l’auteur pour son article culte sur Honkytonk Man, fut en effet, alors qu’il écrivait pour Les Cahiers du Cinéma, le premier, en France, à considérer Eastwood en tant qu’auteur majeur). Un livre qui nous ressemble.

Dans le cas J.J. Abrams, l’héritage se perpétue de façon moins classique. À l’ère de la franchise hollywoodienne et de l’éternel reboot, le créateur de Lost, comme l’explique avec limpidité Erwan Desbois, affirme une descendance explicite (spielbergienne, donc) tout en cherchant à décortiquer, avec modernité, les grands mythes de son enfance. Ce n’est plus du reboot mais la visite d’un cinéaste-spectateur en plein cœur d’un imaginaire qu’il idolâtre. Abrams, grande force (réveillée), adopte le point de vue du fan. Il ne veut pas trahir diverses franchises (Star Trek, Mission Impossible, Star Wars), au contraire cherche-t-il à les renouveler sans ne jamais oublier le regard émerveillé d’une enfance fortement marquée par Rencontre du troisième type et bien sûr E.T.

Très vaste, très précis, le magnifique livre d’Erwan Desbois est un complément littéraire au film Super 8 (meilleur Abrams à ce jour) : de la nostalgie, du souvenir, mais surtout la nécessité de revisiter le passé pour mieux parler du présent. Si L’intime et l’universel commente notre cinéphilie US adolescente (Ford, Malick, Eastwood), L’éternel recommencement aborde les territoires toujours vivaces d’un premier rapport enfantin au cinéma américain (Spielberg, Lucas) et en quoi celui-ci, sous l’angle méta-critique d’Abrams, détient maintenant un inattendu renouvellement. Une légitimité oubliée, aujourd’hui awakens.


© Jean Thooris


Erwan Desbois – J.J. Abrams ou l’éternel recommencement (Playlist Society)

Jérôme d’Estais – L’intime et l’universel, le cinéma de Jeff Nichols (LettMotif)

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