LOU – Le seul moment.

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Il est tard, je ne sais pas précisément quelle heure, cela n’a pas d’importance. À cet instant imprécis les minutes vont moins vite, le temps semble saisi d’une torpeur que je lui envie. Ce moment que la plupart des gens appellent la nuit. Pour moi, pour vous peut-être, c’est autre chose, une autre dimension, un refuge, un monde parallèle, un cocon, les heures hindoues (’tard ou tôt c’est comme on le sent’’). Une nouvelle insomnuit. Une de plus, quelques points de vie en moins, quelques projets qui ne verront jamais le jour en plus. Le moment idéal pour écouter Le seul moment, le nouvel album de LOU, pour l’écouter vraiment, pleinement, sans être parasité par les bruits de la rue, des voisins, des oiseaux de malheur. Le moment idéal pour vivre ce disque, entier, présent, dédié. Sentir, entendre mon pouls battre au diapason de ces pulsations nyctalopes, sentir, écouter ma peau frémir lorsque les boucles hypnotiques et sèches la frôlent, accepter ces souvenirs qui remontent à la surface, ces images qui s’impriment sur l’écran invisible de mes yeux mi-clos. Oui, c’est le moment idéal. La nuit tout semble plus proche, plus vrai, plus fort, les inquiétudes, les rêves, les migraines, les phobies, les passions, le plaisir, la jouissance, les espoirs, les envies. La nuit tout semble plus clair, plus fou, plus simple. Le champ des possibles est immense, infini. Et la clé, là devant nous, posée sur la table basse, à côté du verre de vin. La nuit, la mort est une compagne toujours aussi impitoyable, douloureuse, difficilement acceptable mais, paradoxalement moins effrayante. Veillées de larmes. Le moment idéal.

Cette musique m’est tellement précieuse. Une musique en apesanteur qui semble elle-même sortie de cet espace infiniment mystérieux qui sépare deux journées, de cette faille temporelle dans laquelle rêves et veillées se confondent, s’aiment. Le seul moment. Neuf chansons miraculeuses, aux contours troubles, neufs chansons composées à l’abri du fracas du monde, patiemment tissées loin des vanités du commun des mortels, neuf chansons façonnées, sculptées dans cet entre-deux où l’artisan, l’artiste peut prendre son temps parce que plus rien ne s’oppose à son dessein, parce que plus rien d’autre que la chanson ne compte, parce que les heures elles-mêmes ralentissent. Comme si elles s’effaçaient devant l’ampleur de la tâche, comme si elles se doutaient que de ces esquisses éthérées, de cet accord improvisé, de ces bribes sensuelles naitraient un jour des oeuvres plus fortes que le temps. Alors la nuit laisse les artistes tranquilles, seuls face à leurs émois, seuls avec le souvenir des êtres chers, seuls face à leur solitude. Musique d’insomnie pour émotions noctambules, musique de chair et d’os, d’esprit et de veines, musique somnambule pour beauté funambule, les chansons de LOU possèdent la grâce de la retenue, pleine et entière, sobre et pure, l’élégance véritable, discrète, débarrassée des oripeaux pesants de la grande comédie diurne. Travaillées à l’os, minutieuses, précises, justes, les chansons de LOU touchent par leur évidence universelle, leur familiarité intime, cette impression de ne tenir qu’à une boucle, un fil, une corde, une note, un souffle. La musique de LOU est chamanique, elle réveille des émotions enfouies, disparues, des mémoires enruinées, elle reconnecte le corps et l’âme, le petit, le quotidien, le familier avec l’inconnu, le possible, les vivants et les évanouis. La musique de LOU défie la gravité, le temps, la mort. Le seul moment est un disque déjà indispensable, rare, précieux, « éthernel ».

A l’heure où certains artistes indépendants semblent se livrer à une surenchère de virtuosité absconse, abstraite, composant artificiellement une musique pour épater je-ne-sais-qui, des copains musiciens, des groupies énamourées, des chroniqueurs complaisants, une musique snob, et donc cynique, incapable de séduire un public déjà bien maigre, d’autres préfèrent l’aventure du sillon mélodieux. Il en faut de l’envie, du courage, de l’obstination pour s’en tenir aux chansons, pour soi, pour que les autres s’y raccrochent, viennent y déposer leurs propres tourments, viennent discrètement y dévoiler leurs secrets, lever le voile sur leurs mystères. LOU est de cette trempe. Elle ne garde que l’essentiel, la substance, elle la triture, elle la répète jusqu’à une douce et paisible transe, elle chuchote ces paroles minimalistes et pourtant si évocatrices, elle cingle l’air avec grâce et élégance, ces paroles économes comme des mantras destinés à nous relier à quelque chose de plus grand. La force de la mélodie, de la mélancolie qui s’en dégage, qui touche, ce sentiment de survie, même inconscient, la connaissance de fragments de vie quelque part alors que tout semble foutu, savoir que malgré le déchainement régulier des événements contraires, demain tout peut encore arriver. Car comme LOU le chante si bien la nuit, rien ne vaut le jour qui vient.


© Matthieu Dufour



 

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