Pauline Drand – Faits Bleus.

WEB Cover- Pauline Drand - FaitsBleus© Visions Particulières


« Toute vie est bien entendu un processus de démolition » – F.S. Fitzgerald

J’ai toujours eu une lecture restrictive, premier degré, volontairement dépressive de cette citation extraite de The crack-up. Comme une excuse absolue pour ne pas avancer, ne rien tenter. L’écrivain américain n’avait-il d’ailleurs pas tout fait lui-même pour se détruire : gin, fiesta et Zelda ? En écoutant l’album de Pauline Drand, j’ai réalisé qu’une fois de plus j’avais probablement fait fausse route toutes ces années. Et si c’était l’inverse ? Et si cette démolition était au contraire une tentative de construire sa vie. Ou tout du moins une invitation à essayer. Et s’il n’était pas question de démolir son corps, de détruire son foie et son âme, de saccager ses relations avec les autres mais plutôt d’abattre les murs qui nous enferment depuis la plus tendre enfance, de combattre les fantômes qui nous habitent, de vandaliser les valises que nous trimballons depuis avant même notre naissance. Écrire, jouer, peindre, composer, chanter, danser : ce serait une tentative de démolir ce qui nous empêche d’avancer, ce qui nous inhibe, nous contraint. La vie serait un chantier permanent. Et Pauline Drand une formidable démolisseuse.

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours. » – M. Duras

Chaque nouvelle chanson de Pauline Drand me laisse pantois. Honnêtement, son univers est loin de ma culture musicale, parfois même de mes goûts : mais impossible de résister au charme toxique de ses chansons. Et toujours les mêmes questions sans réponse… Comment peut-elle si jeune écrire avec autant de maturité ? Raconter toutes ces histoires comme autant des morceaux de vies vécues il y a plusieurs décennies par d’autres, comme autant de vieux films que l’on aurait vus dans une vraie salle de cinéma. D’où vient cette voix sage et candide à la fois, en même temps désabusée et vibrante, comme en décalage avec ce corps frêle et gracile ? Une voix dont on se demande parfois si elle sort bien de ce visage de madone adolescente, cette voix porteuse d’une mélancolie d’une autre époque et de promesses sensuelles. Quel âge a donc cette âme qui a dû voyager loin et longtemps pour avoir autant à raconter ? Quelle blessure d’enfance, quelle plaie de jeunesse cherche-t-elle à panser, soigner ? Mystère de l’intime à la portée universelle une fois encore, la marque des véritables artistes dont Pauline fait assurément partie depuis déjà longtemps. Cet album est une confirmation s’il en était besoin.

“I’d like to turn the whole world on just for a moment. Just for a moment.” – E. Sedgwick

Il y a dans la musique de Pauline Drand une magie, un envoutement capable de suspendre le temps. Un charme cinématographique, des voix, des scènes, des ambiances, des décors qui fascinent, s’incarnent l’espace d’un instant, apaisant mes angoisses tout en appuyant là où ça fait mal. Elles déclenchent des envies contradictoires, adolescentes : m’enfermer, m’isoler pour en profiter, partager, méditer dans le noir avec pour seul compagnon de voyage immobile un paquet de cigarettes, partir sur la côte sur un coup de tête, lire jusqu’à tomber de fatigue, pleurer en souvenir du bon vieux temps, attendre l’aube avec impatience. Car comme dirait une autre magicienne : « rien n’est plus beau que cette vie de chien, rien ne vaut ce jour qui vient » (LOU in Après).

Il y a dans la musique de Pauline Drand des humeurs, des couleurs, des tumeurs, des rumeurs qui me renvoient à la grâce vénéneuse de ces grandes héroïnes tragico-romantiques (Romy Schneider, Jean Seberg, Nico, Duras, …), ces amoureuses entières qui continuent à y croire malgré les blessures et les coups tordus de la vie, à tenter d’apprivoiser leurs démons avec un mélange de force et de fragilité. Il y a dans la musique de Pauline Drand une assurance tremblante, une beauté évidente, atemporelle, universelle, sans âge, sans sexe, sans patrie. Il y a dans la musique de Pauline Drand de cette beauté délicate en équilibre permanent sur un fil de soi. Une élégance innée et fatale.

« Un matin, l’un de nous manquant de noir se servit de bleu : l’impressionnisme était né. » – P.A. Renoir.

Entre bleus à l’âme et fleur bleue, heure bleue et zénith, bleu nuit et pull marine, Cyclades et Trouville, Klein et Matisse, Pauline Drand décline sur ce premier album une palette d’émotions tout en nuance et en justesse. Sur une trame guitare-voix à l’apparence économe et minimaliste, elle développe un univers d’une élégance rare et touche à l’âme, mettant dans le mille à chaque titre. Artiste innée et hypersensible, elle parvient à traduire mieux que la plupart de ses contemporains, la sensibilité de l’instant, l’émotion de l’éphémère, du presqu’invisible, transformant un geste anodin, la banalité de la routine amoureuse ou une rue de Paris en scène culte. Émotion de l’instant, traduction personnelle et sensible de sensations furtives. Le mouvement d’une main allumant une cigarette, un battement de cil face à la mer ou une mèche de cheveux dans le vent. Mais loin d’être l’une de ces chanteuses néo-classiques les pieds dans le passé et la tête dans la nostalgie, ou une copycat opérant un vulgaire remake, l’artiste propose ici une musique extrêmement contemporaine, totalement ancrée dans son époque et ses contradictions.

Chère Pauline, je tiens par avance à m’excuser pour cette lecture très décousue et finalement (à nouveau) peu musicale de ton superbe album mais ces merveilleuses chansons elliptiques recèlent tant de beauté, réveillent tant d’émotions, évoquent tant de paysages, de visages que je bien suis incapable de faire autrement.

Tes Faits Bleus sont tellement plus que de la musique.

© Matthieu Dufour


« J’avais l’impression que j’étais le seul à comprendre vos paroles, j’étais peut-être le seul à les avoir entendues. »

Alain Robbe-Grillet


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