Chronique (ou presque) – Nesles – Permafrost.

nesles-permafrost

© Photo Thomas Salva – Artwork Pascal Blua


Depuis toujours ou presque, il arpente des campagnes en jachère et des champs dévastés. Depuis des siècles, ou des millénaires peut-être, il parcourt des routes étrangères, se faufile comme une ombre le long de ruelles acérées. Demain encore, il traversera sans sourciller les plus sombres des forêts, demain encore, il serpentera le long de ces monts légendaires et de ses vaux familiers. Le plus souvent seul. Parfois accompagné d’un enfant. D’une compagne. Parfois des deux.

Mais malgré la majesté, la fadeur ou l’humilité des lieux traversés, ils ne seront jamais que les décors de son théâtre tragique et intime, trompe-l’oeil malicieux encrés sur fond de ciel grège. Des photos jaunies, écornées, oubliées au fond du tiroir grinçant d’une commode vermoulue à l’étage de la vieille ferme familiale. Des souvenirs. Des rêves. Des oublis. Des croquis sanguins sur un manuscrit non achevé.

Car c’est à l’intérieur que cela se joue. Là, au cœur de ce labyrinthe de rivières intimes, d’archipels perdus, de deltas boueux et de confluences brassées. Là, au cœur ce jardin d’eden caché, luxuriant, monstrueux et fascinant, cet édifice complexe qui le fait tenir debout. Malgré les coups, les plaies, les fêlures, les échecs et les coups bas. Là où ses veines sinueuses et ses larges artères écorchées charrient sous sa chair ridée des litres de sécrétions plus ou moins salées, plus ou moins saines, plus ou moins contrôlées. Des torrents intranquilles de bile et d’amour, de foutre et de sueur, d’idées et d’envies, de questions sans réponse, de colères qu’il tente de contenir, de canaliser du mieux possible. Comme on lui a montré, appris.

Souvent ça rugit, ses fragiles fondations tremblent, ça gronde fort. Sa peau se tend, gonfle, résiste mais finit par se fissurer, par craquer. Orage. Alors la nature, sa nature, reprend son cours, loin des vaines tentatives de civilisation. Les lacs artificiels débordent et les barrages ancestraux cèdent. Des années à tenter d’apprivoiser, de domestiquer, de maitriser une sauvagerie tellement humaine, tellement naturelle, tellement innée, tellement jouissive. Déchainement des sens et orgie des éléments. Un goût d’apocalypse personnelle à chaque fois.

Le lendemain. Le jour d’après. A même le sol, des bras froissés, des draps tailladés, partout les stigmates de ces batailles épiques, fantasmées ou vécues, des os brisés, des ravines incisées à même la chair, de minuscules charniers d’émotions cramées, des gerçures rougies par le sel, des strophes entières de vers brisés, des crevasses apparues çà et là au fond desquelles viennent s’entasser lichens mélancoliques, pelotes de réjection adolescentes remplies de fracas, feuilles mortes, éclairs en berne et coïts interrompus.

Alors, se recentrer. Alors, se rassembler. Espérer à nouveau. Allongé dans une clairière au lever du soleil. Dans les premiers frimas des premières brumes, croire à une possible accalmie, un éventuel apaisement de ces tensions. Oublier un instant la tectonique implacable des organes. Celle-là même qui donne la nausée. Celle-là même qui peut conduire à la folie, à la violence. Celle-là même qui accouche de créations improbables, inconscientes.

C’est évidemment peine perdue.

Alors on se résigne à l’hiver qui débarque. La peau brûlée s’en réjouit même. On se couvre, on hiberne, on cherche le réconfort dans le corps des autres, dans ces lits que l’on tente de réchauffer. On arpente des marécages endurcis à la recherche de quelque empreinte de vie, d’humanité, d’un signe, d’une lueur. On tente de retrouver les traces, celles de nos pas, ceux des saisons précédentes. On épie le sol, on quête une mèche de cheveux accrochée à un chardon figé dans une congère. Mais partout ce n’est que silence de cailloux, senteur de rouille et couleur du soir. On rentre alors paisiblement. On se souvient des jours heureux et on pleure. On se souvient des autres et on sourit. On attend le printemps et cette montée de sève que l’on espère adolescente une fois encore, une dernière fois. Malgré l’écorce qui tombe en lambeaux, la chair qui se fripe, le lit de nos rivières devenues ruisseaux ridicules. Rester envie.

Alors on reprend la route.

Et la plume.

On marche et écrit.

Encore.

Toujours.

Que faire d’autre ?



Écrire, avancer, créer. Nesles sait le faire. Très bien. Après un EP désapé (Retrouver ici la chronique de : Nu), le voilà de retour avec Permafrost, un album habillé pour résister au temps qui passe, au réchauffement climatique et aux affres d’un business dont le modèle ne cesse de s’auto-mutiler.

Opérant une fusion finalement pas si courante chez nous entre folk tendu, rugueux et poésie sensible, rock et chanson en français, Nesles laisse les auditeurs libres de s’aventurer le long de paroles intrigantes comme autant de points de friction, d’émois imprescriptibles et de claques salvatrices. Le plaisir charnel de la pluie ruisselant le long de jambes nues et écorchées par une traversée intempestive de ronces, la douleur insoutenable de l’acide jeté sans ménagement sur une plaie béante et encore à vif, la jouissance incontrôlable et renouvelée, le haut-le-cœur acide de la première trahison, la chaleur incomparable de la première fois, celle de la dernière, la stupeur incrédule face au visage humain du mal voisin, l’odeur éternelle d’une aube iodée, le goût d’une peau en fusion.

Pour le reste et l’analyse musicale de ce disque, je vous renvoie comme d’habitude aux nombreuses et expertes analyses, critiques, chroniques dont les journaux, webzines, blogs et autres sites sont remplies. Juste un mot pour souligner l’importance du travail d’Alain Cluzeau (Belin, Olivia Ruiz, etc.) à la réalisation de cet album. Orfèvre es-épure, expert es-acoustique, le complice de Nesles parvient à canaliser avec une grande finesse et une infinie justesse les pulsions et les envies foisonnantes de l’artiste. Résultat, onze titres en équilibre qui préservent la tension et la puissance des intentions originelles.

Et surtout, il faut aller voir Nesles sur scène pour apprécier la dimension charnelle et la quintessence touchante du talent cet artiste toujours en mouvement.

Pour ne pas tomber.


© Matthieu Dufour


Un artwork comme toujours juste et sensible de Pascal Blua sur des photos de Thomas Salva, par ailleurs à la réalisation des clips qui accompagnent l’album.


Nesles sera à La Maison de la Poésie le 16 septembre.


 

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