(non) Chronique – Varsovie – Coups et blessures.

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Attention, ceci n’est pas vraiment une chronique…


« Le penchant de mon cœur vers la Mort, la Nuit, le Sang était indéniable. » (Mishima)

Par prudence, j’ai commencé à marcher la nuit. Mais il n’y a déjà plus de règles. De nos jours, en ces contrées, les habitudes sont mortelles. Au sens propre. Les sbires de la Tchéka, les séides de la StB sont partout, partout. Ils menacent, rémunèrent, font chanter des espions dans le moindre tripot de la moindre bourgade, aux comptoirs de toutes les auberges miteuses, dans les chambres moisies de chaque bordel de campagne encore debout. De toute façon, je ne résiste pas au plaisir coupable d’attendre l’aube et de contempler ces paysages dévastés, cette steppe jonchée de corps d’artilleurs déchiquetés, ces horizons infinis où se reflète souvent ton visage blême, ces sols qui portent encore l’empreinte carmin de nos ébats trahis. Tant pis si j’y passe. Tant mieux. Chaque heure encore en vie est une prise de guerre arrachée à leur nouveau monde, à leur nouvel ordre. J’aime à croire que cette fuite en avant, bien que totalement vaine, n’est pas dénuée de panache. Au loin, vers l’Est, derrières les monts pelés, surnagent les échos hypnotiques d’une musique qui m’obsède comme si elle avait émergé de mes propres tripes, de mon propre chaos. La rage d’une guitare énervée par ses désirs contradictoires, ces mots clamés fièrement qui claquent comme des éclairs, cette batterie à bout portant qui ne tire jamais à blanc. Stupéfiante compagne d’errance.

‘’C’est ainsi que nous allons, barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé.’’(Francis Scott Fitzgerald)

Dès notre première nuit, j’ai entrepris de tout noter dans ce carnet de cuir sanglé, rare legs physique d’un père évanoui, mort ou embastillé, enfui ou ressuscité quelque part de l’autre côté de l’Océan. Toutes ces blessures que nous nous infligions faute de mieux, faute de savoir quoi faire d’autre, toutes ces plaies qui refusaient obstinément de cicatriser, tous ces coups qui tombaient sans prévenir, tous ces cris incontrôlés. Excès de passion, nectar de vraie vie, disais-tu, folie crépusculaire, reflexes morbides, répondais-je. Je refais les comptes, le chemin à l’envers, méthodiquement, une façon comme une autre de lutter contre l’ivresse d’un mauvais alcool de grain ou les brûlures d’un soleil totalitaire. Malgré la raison, malgré les fêlures, tout me ramène toujours à cette chambre d’hôtel. Même ici, adossé au marbre glacé d’une stèle bien trop luxueuse pour l’endroit. Tout me ramène à tes bras froissés, à ces draps tatoués, à ces abandons volontaires. Alors je me laisse aller au son de ce rock entêtant, de ces hymnes addictifs, de ces cavalcades post-punk implacables et démoniaques, de ces chants noirs et lettrés qui viennent éclairer le désastre environnant d’une étrange lueur dorée, comme un écho à nos luttes intimes.

« L’homme n’a en fait que deux possibilités : être fort et droit, ou se donner la mort. » (Mishima)

Tous les jours, cheminant au milieu des charniers, j’ai l’impression de t’apercevoir au cœur de ces groupes de fuyards, déserteurs, orphelins, veuves, chiens-loups, chimères, oracles qui me jettent des regards incrédules avant de se signer nerveusement ou de me cracher à la figure. Pas un de ces essaims, affolés mais résignés, qui ne me renvoie à notre propre fuite, à notre propre furie. Je te savais vénéneuse. Nous partagions le goût du sang, celui de la noirceur, de l’intense. Nous étions seuls, nous étions immortels. Nous pensions être le poison et l’antidote, nous nous imaginions en pierre philosophale capables de transformer ce fumier en champs de pavots, nous nous rêvions en élixir de jouvence, en graal païen. Tous ces mensonges à nous-mêmes. C’est peut-être ce qui me fait encore tenir, rester debout. Au milieu du bûcher, autodafé de nos écrits pas encore secs. Avant de m’endormir, j’aime imaginer que face au peloton je bomberai le torse, refuserai le bandeau sur les yeux et regarderai mes bourreaux dans les yeux. Tes yeux, lacs sombres et abyssaux, mise en abime de mes troubles, de mes peurs, miroirs anthracites, métalliques. Deux balles dans leur douille chauffée à blanc. Je te savais vénéneuse. Mais pas Judas.

‘’Ma dernière cendre sera plus chaude que leurs vies.’’ (Marina Tsvetaieva)

La trahison est inscrite dans les gènes de la passion, elle n’est qu’une autre face de cette folie toxique. On s’invente toujours de bonnes raisons pour partir, quitter, on est même prêts à avouer notre lâcheté, mais c’est probablement inéluctable. Tout cela nous dépasse. Alors continuer à marcher, le dos droit, le pas fier, soutenir tous les regards. Se dire, se répéter jusqu’à la nausée que ces quelques semaines d’émois nyctalopes et de peaux trempées valent mille fois plus que leurs vies insipides et leur morts lente. A moins que cela ne soit qu’un mensonge de plus. Le mensonge de trop.

« La lucidité, ça n’a jamais fait de bien à personne. Ça rend la vie encore plus difficile. » (Raymond Carver)

Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. Une fois de plus. Je faisais semblant de dormir quand tu t’es éclipsée, embarquant ta robe, ton sac et mes dernières illusions. J’ai vu l’amour et la détresse dans tes yeux éclairés par le néon de la salle de bain. J’ai senti la douleur et l’odeur de la fin. J’ai attendu quelques minutes et je suis passé par la fenêtre. Il y a avait déjà des bruits de bottes dans les escaliers. Les toits, les ruelles du ghetto, les couloirs abandonnés du vieux métro, le lit asséché de l’ancienne Bérézina, les collines calcinées. Puis la steppe. Croisant l’exode piétinant en sens inverse, les hordes de hussards, sabres en berne et uniformes déchirés, les bataillons d’animaux retournés à la nature, la poussière, cette putain de poussière qui assèche tout. Même les larmes. Je ne regrette rien. Rien.

« Le cœur n’est jamais si bien en équilibre que sur un tranchant d’acier. » (Reverdy)

Je laisse le soin aux vrais chroniqueurs de musique de vous dire tout le bien qu’ils pensent de cette musique qui m’enthousiasme, certains ont déjà trouvé les mots de façon bien plus convaincante. Pour ma part, j’emporte avec moi, en moi, les paysages, les rues de ces villes, Anastasia, les bords du lac, Gérard de Nerval, les épopées passées et à venir, le bonheur d’une musique qui me comprend et les revers de l’aube. Mais je n’aurai pas le temps d’aller jusqu’à Sparte porter le message.

Si comme moi vous aimez les musiques frontales, qui appuient là où ça fait mal tout en laissant penser que tout est encore possible, ces œuvres oxymoriques, sombres et pourtant pas dénuées d’éclats de lumière, ces embardées qui vous chopent sans vous laisser de répit. Si la mélancolie vous est familière, celle qui sublime les moments de joie quand elle nous rend conscients de leur fragilité, celle qui embellit les insomnies et amortit les chutes les plus sévères. Si vous aimez ces disques équilibristes dont l’intensité, la puissance, le charme ne tient souvent qu’à quelques fils savamment tissés, si vous aimez ces alchimies musclées et pourtant sacrément mélodieuses…

Alors il faut écouter le dernier album de Varsovie, modèle du genre. Faisant suite à L’Heure et la Trajectoire, (Chronique ici : Varsovie), Coups et Blessures creuse le sillon d’un rock en français sombre, à vif, fier et fragile, intense et énervé, immédiatement addictif. Le genre de disque dont on a du mal à se défaire. Enfin moi j’écoute en boucle.


© Matthieu Dufour


Rendez-vous le 15 juin au Supersonic.


Trèves de bavardages, place à la musique.

 

 

 

 

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