Le jour où Léon perdit contact avec le monde (by Guillaume Mazel)

CPC76065061Il faisait froid, je vous jure qu’il faisait un froid terrible, comme quand on descendait la côte de la route de Castres en décembre, la neige fine tranchant les joues rouge criard, enfin, un froid à en faire mourir les gamins sur les chemins, mais nous étions loin de la route de Castres, et ceci n’était pas non plus un froid d’extérieur, des murs sensés abriter étaient, semble-t-il, poreux jusqu’à la transparence. Le numéro 13 de la rue Cognacq-Jay, dans le 7º arrondissement de la capitale, sentait la retraite, le tiroir à vieilleries, la naphtaline audio-visuelle. Dans les bureaux d’à côté, on contemplait déjà l’idée de s’exiler ailleurs, les années 80 devaient a tout prix, apporter du nouveau sang dans un nouveau studio, ceci se pourrissait de décadence, la vieille garde de l’ORTF s’ankylosait dans une retraite épaisse, trop âgée pour danser à nouveau, elle se raccrochait à quelques débats qui tentaient l’intérêt de nouvelles générations que présentaient des idoles dont les visages se fondaient comme cire de cierge, chevelures laquées jusqu’au ciment, et un mal terrible à noter la couleur sur leurs corps. Le noir et blanc, ça oui, c’était excitant, et puis les caméras Canon P14, ça oui, c’était du matos. Ni les speakerines, ni les techniciens ne suivaient désormais le rythme du progrès, faut dire que les années neuves avaient chamboulées l’establishment Gaullien, la France sortait de sa réserve, émergeait d’un Mai destructeur qui avait tardé une décade à donner ses fruits, et dix ans pour des fruits, c’est mauvais. On a essayé des trucs modernes pour nager sur la nouvelle vague, on avait les bras ballants et pas toujours de cravate devant l’objectif, n’ayons l’air de rien, soyons désinvoltes. En fait, on cherche à être l’Amérique de l’autre rive de l’Atlantique, on incrustait des Arnold et Willy et des Magnums, des American way of life qui nous faisaient les dents longues, les t-shirt Base-ball et les posters de Patrick Duffy, les week-ends Champs Elysées d’un Drucker rigide. Malgré tout, la fin se sentait venir, tout se faisait désormais en formica gauche, des trucs préfabriqués qui cachaient maladroitement les ampoules, des décors de cartons, des invités de papier. On attendait le raz de marée de Mitterrand pour prendre de l’élan, André Harris cherchait un plumeau pour la poussière quand il aurait fallu balayer les cendres d’une crémation, non, la décade avait mal commencé dans les studios Cognacq-Jay, l’odeur de tabac ne partait plus, la couleur ne luisait plus, et souvent les chaines régionales semblaient plus électriques, plus rock, pas encore punk, mais déjà ça. Quand le sieur Harris proposa de faire un débat le plus intelligent possible sur la culture et la jeunesse, thème explosif à la fois qu’usé, ce qu’on appelle poudre mouillée, il eu du mal a réunir des locuteurs bénévoles, cherchant dans les charts et les journaux juvéniles des idoles à montrer dans toute leurs splendeurs cérébrales, le parquet était assez vide, la liste courte et les penseurs, les vrais, désintéressés, ce n’était  que prêcher dans le désert, disait Balavoine, et Sardou était trop occupé à sauver les femmes des eighties pour venir prêter main forte aux jeunots. Les gaspille-encre non plus, n’avaient pas envie de ce cirque, Deleuze  et Joffo n’avaient aucune envie de crocs de tigres émoussés, quand aux plasticiens, depuis le rectangle blanc sur fond blanc, ils avaient poussé les limites jusqu’à l’arrêt de toute création, or donc, plus rien à dire. Dans les salles de réunions de la chaine, le parfum d’un échec se déposait sur les nuques comme un marteau sur l’enclume. Le projet vu enfin le jour en décembre, avec l’aide et la présence de Jack Lang (condition obligatoire du show man ministre ou « show minister » dont beaucoup de futurs élus s’imprégneront bien des années après). On cita comme assistant à Coluche, mais il déclina, pris d’un dégout des gens après les traitrises des élections, plus l’envie de rire. Enfin on eu le plateau complet, à Lang s’ajoutèrent des visages variés mais reconnaissables, le jette-encre Claude Bramy à l’apogée de son art, Annette et Patrick, membres du collectif Ottawan, collectif festif et agressif et de forte influence chez les jeunes, Mehmet Ali Agca, radical  étranger qui éclairerait sans doute ce débat à un niveau plus international et spirituel (un étranger dans un débat, c’est toujours gage d’importance) et le jeune et cool dévergondé Alain Baschung, fils de la zone pauvre, jeune de banlieue quelque tant soit peu satanique dans ses créations, un bouge cucul de vieux rétrograde, le côté hard, pas du Spandau Ballet à fifilles, plutôt du T-Rex pour tous et toutes en somme, de quoi animer un peu le débat. Avec cette panoplie de gentilshommes, il y en avait assez pour deux heures de blah blah blah. On mit une croix sur le calendrier, on prépara la table ronde, eau, bière, whisky, cendriers et logo, sans trop perdre de temps, vous savez, vivre vite et mourir jeune, faudrait pas perdre un participant, ça ferait boiteux, on voyait mal un Bebel, qui se prêtait alors à tout, prendre la place d’un de ceux-là. Finalement la courte paille décidait que ce serait Léon Zitrone qui trônerait, du haut de ses 67 ans dont 60 de pro, oui, ça faisait un peu contraste avec le sujet, un Guy Lux ou même un Mourousi, ça aurait fait plus frais, mais la paille courte, c’est la paille courte.

Pour trôner, il trônait plutôt trop, engoncé dans son sempiternel costard noir cravate de pendu et chemise noire dont les boutons souffraient une pression digne de Jesse Owens en plein Reich, le pantalon moulant chaque petit rebondissement de graisse, Léon, déjà en embonpoint alors, semblait la vive image de cette France profonde qui pensait que l’obésité était signe de bonne santé, tout cela l’imprégné d’une suée qui criait à l’aide aux inventeurs, mais la clim n’était pas encore née. Il pouvait faire un froid sibérien, Léon, suait comme un citron pressé. Il avait pourtant cette aise d’avoir fait cela deux cent fois, c’était un vieux de la vieille, un loup de mer des studios, revenu de tout, sur de lui et actant presque sans notes. Son siège avait quand même une hauteur de plus que les autres, psychologiquement, c’est effectif.  Le problème avait été dans le numéro d’invités, la règle étant de poster Monsieur Zitrone au milieu de la faune, il n’y avait hélas que cinq participants, de quel côté mettre deux hurluberlus et de quel côté assoir trois quelconques. On décida, avec une intelligence digne de Vicky le viking, de mettre une chaise vide a la droite de Léon (ainsi aucun soupçon de main droite du maitre de jeux) et d’inventer une raison quelconque sur un penseur quelconque qui n’aurait pu venir au dernier moment, on jeta même un œil sur la nécrologie du jour pour trouver un bouc émissaire, finalement on se rendit compte qu’Ottawan était un duo et hop, affaire résolue. Enfin tout en ordre, on fit entrer un public d’une cinquantaine de personnes, les plus variées possibles pour faire crédible le débat, puis les invités prirent place dans un petit chaos de verres et petites assiettes, le catering ayant tardé à donner des victuailles aux fauves. A chacun d’avoir caché derrière son siège son coca, vin blanc, bière et jambon cornichons et petits canapés vache qui rit-saumon. Au bout d’une demi-heure, à temps pour le direct, tout était en place, les lunettes de Léon bien plantées sur son nez, et lui même planté comme Lincoln sur son siège à Washington, les ampoules bien allumées derrière le carton. Le générique tonitruant de cuivres et timbales réveilla le premier rang du public, un homme souleva une pancarte de carton qui disait « Bravo », et tout le monde se mit gentiment à l’unisson à applaudir.

– « Messieurs, mesdames, cher public qui en cette nuit avez décidé de vous intéresser au futur de notre hexagone, je vous remercie d’être parmi nous. Le sujet est, jugeons-nous, très important pour l’avenir, et de là à vous proposer ce débat, que nous espérons ouvert et productif. Où en est la culture de la jeunesse de notre pays, quelles sont les revendications de cette ample partie de notre pays, qui va des 16 ans jusqu’aux 25, plus ou moins? Qu’avons-nous à attendre de leurs inquiétudes artistiques, devons nous avoir peur de leur devenir intellectuel, quels sont les désirs et refus de cette génération, et quel pays sera le leur, quelle France naitra de leurs mains ? N’oublions jamais qu’un pays est la culture qui y vit. Toutes ces questions auront, nous l’espérons, un début de réponse sinon une réponse. Pour cela, nous avons demandé à plusieurs intéressés, de diverses ambiances et horizons, cultures musicales, écrites, ainsi qu’à notre cher ministre, de nous donner les pistes nécessaires pour comprendre et donc connaitre, la culture à venir. Je vous présenterai donc tour à tour à nos orateurs, en commençant par ma gauche avec notre ministre de la Culture et de l’Éducation Jack Lang, bonsoir. »

– « Bonsoir cher Léon Zitrone, bonsoir à tous, un plaisir d’être ici et de participer à ce débat qui, vous le comprenez, me tient a cœur. Un ministre ne se doit d’éviter telles joutes intellectuelles, un ministre se doit d’apprendre, en côtoyant la jeunesse si belle et impressionnante qui jonche notre beau pays, pays symbole de l’art et des lettres si il en est, mais aussi en apportant son grand savoir sur cette thématique et son point de vue libre et sérieux. »

– « Merci, à ma gauche encore les deux membres du groupe Ottawan, sensation actuelle et perdurable de la musique pour jeunes, dont le talent éclatant a redonné du clinquant à l’art musical de nos pistes de danse, ici présent donc et venus de nos îles aimées de Martinique, Annette et Patrick. Bienvenus en terre ferme jeunes gens. »

– « Bonsoir à tous et une bise chaleureuse à nos chers fans de France métropolitaine, nous espérons pouvoir apporter un peu de notre joie et foi en ce futur, et éclairer de notre allégresse ce débat vraiment important pour nous, qui vivons de l’art et espérons à base de travail et de gaité vivre très longtemps (ici rire bête d’Annette). C’est très joli chez vous, froid, mais joli, nous on n’a pas ces décors, mais on danse quand même. On est venus en tenue de scène au cas où vous voudriez danser. »

– « Heu, bon, nous verrons, merci en tout cas pour l’invitation. Passons désormais à ma droite, j’ai le plaisir d’accueillir notre grand écrivain Claude Brami, écrivain entre autres de magnifiques livres comme Le garçon sur la colline ou encore Les bicyclettes sont pour la retraite

– « Non ça ce n’est pas de moi, le truc des vélos ce n’est pas de moi… »

– « Oh mais vu votre talent ça le sera, je n’en ai aucun doute (rire d’Annette bête), je vous présente donc Claude Brami qui nous donnera son avis sur le futur de la littérature, la lecture chez les moins de 25 ans et nous aidera à découvrir ses auteurs encore dans l’œuf qui feront demain les merveilles d’autres lecteurs de 7 à 77 ans, bonsoir Claude. »

– « Bonsoir et enchanté de prendre part à ce qui me semble primordial et vital, car la culture de ce pays pourrait chavirer, ne nous leurrons pas, nous avons de très bonnes bases et des entreprises et éditeurs de grande intelligence, nous avons tous les outils en mains, reste à savoir, comme certains, comment les utiliser, je viens donc mettre un point de vue économique et stratégique à ce thème, qui, je crois, en a besoin, tout n’est pas que bohème. »

– « Merci pour cette introduction un peu plus terre à terre Claude. Toujours à ma droite nous avons un jeune étranger, Mehmet Ali  Agca… « 

– « Non, c’est Mehmet Ali  Agca »

– « Mehmet Ali  Agca »

–  » Non, c’est Mehmet Ali Agca »

– « Mehmet donc (rire d’Annette bébête), c’est un plaisir, d’avoir ici l’esprit sans frontière qui sans nul doute, nous ouvrira les yeux sur la jeunesse d’ailleurs, et qui, j’espère, nous pardonnera notre maladroit usage de sa langue natale turque, un esprit ouvert d’une civilisation totalement différente de la notre… »

–  » Et pas chrétienne »

– « Oui et pas chrétienne si vous avez à cœur de le préciser. Bonsoir donc Mehmet ou plutôt İyi akşamlar »

–  » C’est pas encore ça… Bonsoir et merci de m’accueillir dans vos studios et de me donner la liberté de parler ouvertement et d’une manière franche des problèmes de la jeunesse, de son manque de règles et de dureté, de son laisser aller gauchiste qui pourrait lui couter cher au niveau culturel, si on ne remédie pas fermement à son redressement, la culture oui, mais bien dirigée. » (Annette ne rit pas)

– « Enfin, et dans le but de nous parler de la jeunesse à cru, de nos banlieues, de celle des quartiers pauvres et des scènes underground de l’hexagone et de ce qui grandit sous les pavés, nous avons le plaisir de recevoir le jeune Alain Baschung dont le visage ne vous dira peut être pas grand-chose mais qui a surement de grandes choses à envisager (Annette rit à nouveau bêtement). Monsieur Baschung, soyez le bienvenue sur ce plateau. »

Note de celui qui délire, si Mehmet doit être lu avec un accent turc, Alain doit être lu avec un accent mi-alsacien, mi-breton.

–  » Bonsoir à tous… put… de froid. Faut voir comment caille l’hexagone dans les tripes de gorgone »

– « Oui, bon, entamons le débat, dessinez-moi messieurs, votre image de la jeunesse actuelle. Monsieur Lang, à vous l’honneur d’ouvrir ce débat. »

– « La jeunesse d’aujourd’hui est le fruit dont le nectar sera notre boisson de demain, ce ciment encore humide et malléable par lesquels nous érigerons des édifices qui seront le renouveau de la grandeur de ce pays tant culte et révolutionnaire, la jeunesse est un TGV sur les rails du grandiose : comme ministre, je suis au courant des courants qui tissent nos banlieues. Nous avons fait un travail de fond pour donner les moyens à ces jeunes de créer, de communiquer et de se sentir part active de notre société. Je suis fier aujourd’hui de voir dans nos rues fleurir des chanteurs, écrivains, peintres et radioamateurs qui propagent le génie français au niveau mondial. Nous avons chassé le conservateurisme poussiéreux des années, et avons su sortir de la boue les vraies idées que cachaient les pavés de Mai 68. Une image, l’éblouissement de nos jeunes, leurs lueurs. Oui, nous devons être fiers de nos futurs créateurs et penseurs, de nos travailleurs à venir et ingénieurs qui seront, la France, depuis plusieurs décades, a tout fait et tout mis en jeux pour que chaque génération aille plus loin que la précédente, nous sommes un pays de futur, notre jeunesse est un pas en avant dans le grand bal d’une Europe naissante et croissante. Je suis un optimiste, je crois fermement en notre jeunesse, il ne faut pas tout croire dans ces medias qui nous montrent le chômage, le malaise des banlieues, le manque de filières et d’argent, non, tout n’est pas si noir, tout est loin d’être noir, et ce gouvernement œuvre de son mieux pour éradiquer la tristesse que proposent des médias pas toujours objectifs, j’ai dit. »

– « Je vous vois euphorique cher ministre, est-ce tant positif? »

– « Notre gouvernement a toujours un futur positif et travaille en et pour cela »

– « Merci cher ministre, voyons voir ce qu’en dit la jeunesse, comment elle se voit elle-même. Annette et Patrick, par exemple, vous faites des mimiques, êtes-vous en désaccord avec les propos de Jack Lang? »

– « En quelque sorte oui, nous avons, nous qui avons grandi dans les iles, la force de l’optimisme, et ce n’est pas un gouvernement qui rendra heureux la jeunesse, c’est la fête, c’est la technique Patrick Sébastien (Annette rit), c’est la danse, l’expression libre du corps, le rire, la bonne bouffe, la fiesta, ne pas penser et vivre le moment, carpe tiens quoi »

– « Carpe diem mes chers Ottawan »

– « Oui, bien sûr carpe tiens à toi aussi Léon. Chez nous, les problèmes s’arrangent devant un cocktail et en faisant le petit train, la conga, il faut colorier le béton, la jeunesse a besoin de frénésie et de liberté, de fête, et même d’inconscience (Annette souffle quelque chose à l’oreille de Patrick qui lui répond qu’elle ne peut pas comprendre, que c’est que pour les hommes lettrés, Annette sourit). Notre image de la jeunesse ? Un grand bal multicolore où tous ont la place de montrer leur art, leurs pas de disco et leurs vêtements de paillette et satin italien, un grand bal où personne ne reste sur le banc à attendre qu’on les invite au funk, aucun frein, aucun mal vu et aucune limite d’âge et d’esprit, un grand bal sans parois ni toit, ouvert au soleil, sans débauche parce que boire c’est pas bien, et tous lèveraient les mains et diraient c’est Ok à tout, égalité, liberté et fraternité et plus si affinité, la grande party Brother, a full a full. »

– « C’est un point de vue somme toute léger, mais un point de vue, je vous ai surpris en train de rouspéter, cher Claude, je vous devine assez opposé a cette image »

– « Mais faudrait être idiot pour voir ainsi la jeunesse, ils n’ont même pas répondu à la question, ni les ilotiers ni le ministre, ceci est une bourde, une parodie, moi j’ai étudié cette jeunesse, j’ai lu leurs revues Top 40 et Pop Star, j’ai creusé dans cette terre boueuse, et l’image que j’en ai est un suicide en masse des masses cérébrales. Ces jeunes ne lisent pas, s’arc-boutent sur les écrans à voir les séries à la mode, s’habillent comme des épouvantails pourvu qu’on les voie, c’est une génération visuelle et nullement intellectuelle, et vous voyez en eux des créateurs, monsieur Lang, et vous y trouvez des libertés, Ottawan, vous êtes aveugles, ceci est blafard, vaseux, à la limite du pourri, cette jeunesse sombre dans l’inutile de ses propres ennuis. Combien, je suis franc, combien d’entre eux ont acheté mon livre? Pas un, non, la culture c’est des vieux, des snobs qui étaient jeunes en 68 et sont des vieux cons aujourd’hui. La jeunesse c’est de la gadoue insolvable, on ne peut construire sur cette base, ce monde est à deux doigts de l’apocalypse a cause de ces jeunes inutiles. Il faudrait revenir à l’éducation d’avant guerre, il faudrait cette guerre. Je ne suis pas ainsi normalement, mais là, j’explose, le vieil hippie qui dort en nous, gens de ma génération, a envie de canons, voila, c’est tout »

– « He bien heureusement, un peu plus et on nous fait un caca nerveux en live sans différé » lâcha Jackou.

– « Messieurs un peu d’éducation et de calme, Claude, prenez un verre d’eau, je vous vois bien rouge »

– « Osez-vous m’appeler rouge ? »

– « Le rouge c’est la couleur de la folie’’ cria Patrick – « Reprenons messieurs dames le droit chemin de ce débat si vous le voulez bien. Mehmet, donnez-nous votre point de vue international »

– « Mehmet, faut dire Mehmet »

– « Pardonnez mon accent Mehmet »

– « Non, si  de toute manière… La jeunesse est une arme, un revolver sans la sécurité, un cran d’arrêt sans fermeture, la jeunesse est un danger parce qu’elle est encore dans les mains blasphématoires de l’église et sa braguette ouverte, la jeunesse est une violence trop longtemps soumise qui explosera au visage de tous, ne voyez-vous pas dans vos campagnes mugir les immondes croyants, ils viennent jusque dans vos bras prédiquer à vos femmes et enfants. La jeunesse est un feu dans les entrailles qui versera des fleuves de lave dans les temples, ces temples juste bons à donner jour à des guerres et des génocides, oui, la jeunesse est nucléaire, Hiroshima, Tchernobyl, la jeunesse est gangrène et peste pour tous ces prêcheurs, des édifices elle fera des ruines, je vous le dis, la fin est proche, la révolte est jeunesse, la furie et l’incendie est jeunesse, la lame et la balle sont jeunesse. Ayez peur, craignez ces jeunes âges qui sont pure poudre, ils iront zigouiller les lois, ils iront bousiller les normes, ils iront crucifier les dieux. Vos propres fils, vos propres fils seront vos bourreaux sans sourciller, le manche de la hache cloué a leur colère, et l’ordre installé depuis le Moyen-Âge sera détruit, réduit en cendres, et le renouveau verra le jour, fuyez, il est encore temps ! »

Là par contre il y eut un silence de quelques secondes, tous les visages avaient pâli, une ampoule explosa dans le décor, n’arrivant pas à sortir les participants de leur surprise. Au bout d’un moment, Léon repris le control comme un vieux loup de mer après la tempête.

-« La chaine ne se fait donc pas responsable des propos tenus sur ce plateau… heu Monsieur Ali Agca, votre image de la jeunesse est donc ? »

– « Celle d’une nouvelle croisade… »

– « Oui, je me disais aussi. Au cas où restez assis chers amis, vous avez deux glock qui vous fixent. A ce niveau du débat, revenons vers la sérénité, Monsieur Baschung, quant à vous, que pensez-vous de notre jeunesse… J’en tremble déjà, c’est plus de mon âge ça… »

– « Qu’ils ont tous raisons et chacun est plus con. Je m’explique… »

 Le chanteur semble émerger d’une taciturne hibernation, et s’emballe peu à peu, crescendo, en maitrisant toutefois son calme laiteux et épais.

– « La jeunesse s’enivre du mal de vivre, elle danse pour décadence et agresse par tristesse, la jeunesse est une détresse qui se presse à émerger, prendre l’air les poumons aqueux et ne vouloir pas que. La jeunesse est une lame, une lame de fond en comble, les Maries et les Paul se couchent sous les décombres d’un raz de marré sans rivage qui déteste ses âges, mais ce n’est qu’un passage, d’un ado à un moribond, c’est rapide, ça vit comme une volute. Édifier sur leur base ? C’est du Lego, c’est peu et trop, ça tangue et ça chavire, ce n’est pas édifiant ni constructible une jeunesse, ça se vit et point, ça fout le camp mais ça stagne, c’est de la glue, comme l’amour, comme aimer, on déteste se coller mais on se frotte à souhait. Non monsieur Lang, ce n’est plus la politique qui fait avancer la jeunesse, c’est le foie gras, on enfourne et enfourne des tas de choses jusqu’à en pêter, on avance pas on saute, comme sur une mine, comme sur un mine, on avance par rage étouffée comme trompette de Jazz, ce n’est pas la politique, c’est le manque d’éthique et le trop d’étiquette, la fenêtre cassée aux lunettes, les petites brunettes et les grands noirs, les fantaisies et les foutaises, la politique n’existe pas dans la débâcle, la politique n’a d’existence dans l’errance. Non Ottawan, ce n’est pas la danse, pas la transe, ce n’est pas en étant aveugle que l’on voit, ce n’est pas en coloriant qu’on savoure la teinte tout c’est éteint avant la fin du bal. Vos îles sont des utopies dans les bidonvilles quotidiens. Danser c’est tourner le dos, pas lâcher des bombes, graffiter les nonnes et chromer les députés, c’est juste ignorer, c’est tout juste ignorer ce que l’on ne saura alors jamais, les brebis qui font le fromage et les rois mages qui mastiquent, faut pas croire les utopies de pistes de danses, les samedi soir sont des dépotoirs à amour, ça arrange rien, ça s’arrange pas. Non monsieur Claude, je me souviens d’une madame Claude qui avait plus d’intelligences dans ses demoiselles que votre cervelle, c’est pas des études de cobayes sur des faux champs de bataille, c’est la vie même, lever, boulot et dodo, la gigue terrible, la danse macabre, ils s’emmerdent tous, ces cadavres exquis, d’un anniversaire à l’autre parce qu’ils ont tout et ne gardent rien, ça gâche, ça gâche grave dans les maternelles et les universités, du berceau au tombeau en passant par la paye du mois, les jeunes, ça s’étudie pas, ça dialogue, ça commente, échange une clope, et puis il y a des étincelles pour la poudre aux yeux, c’est pas vaseux, ça promet en sous-sol, il y a le tungstène, l’enclume et la peau, si le monde crève, ce sera pas cause des jeunots, ils font plus que les vieux, mais ça se voit pas, la télé se regarde pas, elle se survole, la revue se lit pas, elle salit qui tu dois, alors on vole, on vole, c’est pas sombre, c’est juste faute de l’interrupteur. Non Mehmet, ou peut être si, on avance pas si le muscle ne se tord, on sourit pas si le rictus ne force, moi, des croix, j’en ai mis sur toutes les cases du calendrier des pompiers, même les jours fériés on coche, l’encoche à la crosse, à l’endroit à l’envers, la croix et l’enfer, mais fait bon vivre dans le vide, dit l’abbé, dit le pitre, si la croix luit entre les jambes comme toutes les ordonnances, elle brille à l’humide, c’est là que se forge le monde, braguette ouverte des soutanes, la croix pour ceux qui croient et le croissant pour le croyant, les autres rien à foutre vraiment, le vrai est un sentiment, pas un regard au ciel, priez, priez gentes de peu de foi, moi je m’en bats, sous terre plus bas, on est sous terre plus bas, non Mehmet, les guerres et les éclats c’est pas le lendemain de tout ça, la jeunesse sera en détresse, mais la caresse, l’épaisse caresse, ça nourrit les heures creuses, et le vide, c’est ce qui tue les âges, faut pas quitter, faut donner quitte pas, donne. Je vous peins l’image des teens, il y a du Warhol, il y a du Pollock, des solarisations de Man Ray, des incendies et des Saint-Jean, du Velvet Underground et des couleurs vives aux murs des bars, il y a de la jeunesse de 18 ans et de 80 ans et pas de toile pour tout ça, je peins pas, je regarde dehors, derrière le studio, derrière le décor et l’ampoule crevée, la jeunesse c’est celle qui regarde ailleurs, mon image, c’est tout, c’est rien, c’est la vie qui vient. »

– » … He bien… He bien… On met le générique de fin là, je crois que je me suis perdu en chemin, on pourrait peut être écouter le « T’es Ok », non ?, je dis ça parce que… voilà quoi »

Alors que commençait à sonner le disco, Léon sentit le poids de son corps (à cette époque, rappelez-vous, l’obésité c’était la santé, Léon le savait), écraser la chaise de plexiglas dernier modèle, il se sentait glaise épaisse, lest de lui-même. Cent ans venaient de lui tomber dessus et l’écrou avait laissé tombé le vis, plus rien d’huilé, plus d’engrenages parfaits, il regarde tour à tour et nerveusement chaque participant, la peur dans les dents, les questions avaient disparu, le papiers perdus, il se sentait étranglé par sa chemise et maudissait tout bas chacun des boutons blancs, il s’effrayait du sourire des créoles et de l’orgueil du ministre, il s’effrayait du regard fou de l’étranger et du nuage noir sur l’écrivain, au-delà de la peur il regardait la taciturne violence qui soulevait chaque nerf du chanteur, dans la sueur, il découvrit qu’il avait devant lui l’image parfaite de la jeunesse, et lui, n’en était plus, non, lui était un vieux meuble, une ampoule grillée du plateau, un public éteint, une camera myope, lui, n’était plus de ce monde.


Pour Bobo


© Guillaume Mazel


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