Dominique Ané – Le présent impossible (L’Iconopop) – Lecture musicale à La Maison de la Poésie (avec LOU et Mahut).



« La poésie n’est pas dans les choses à la manière ou la couleur et l’odeur sont dans la rose et en émanent, elle est dans l’homme uniquement et c’est lui qui en charge les choses en s’en servant pour exprimer. La faculté majeure du poète est de discerner dans les choses les rapports justes mais non évidents qui, dans un rapprochement violent, seront susceptibles de produire par un accord imprévu une émotion que le spectacle des choses elles-mêmes serait incapable de nous donner. Et c’est par cette révélation d’un lien secret entre les choses, dont nous constatons que nous n’avions jusque-là qu’une connaissance imparfaite, que l’émotion spécifiquement poétique est obtenue. » – Pierre Reverdy

Poète immense, Reverdy a également consacré une grande partie de sa vie à réfléchir la poésie. Pour insister sur sa nécessité, mais aussi la débarrasser de ses oripeaux mystico-romantiques. Décryptant les mécanismes de l’art poétique, remettant l’image au cœur du sujet, il montre que la poésie n’est pas qu’une histoire mythologique de muses et d’inspiration… Avec le premier recueil de poèmes de Dominique Ané, il serait plutôt question d’apparitions. Des lieux qui surgissent de sa mémoire, de son enfance, des espaces parcourus un jour, des géographies intimes qui sont là, mais ne le seront bientôt plus. Des pensées métaphysiques, des visages, un chat, des oiseaux, des doutes, des villes nouvelles déjà vieilles, des mots qui apparaissent et se distordent, se rapprochent, se percutent, formant de nouvelles ombres, de nouvelles silhouettes typographiques.

Chez Dominique Ané, le quotidien se meut, se déplace, se transforme. La poésie comme un souffle, une respiration vitale, une liberté nouvelle. Sortant de ses habitudes d’auteur de chansons, il prend ses distances la versification classique pour s’approcher le plus possible d’une épure, d’une sobriété parfois « haïkuesque ». Les vers s’enchainent, courts, ramassés, elliptiques, chargés d’images intenses et de cette nostalgie des instants fugaces qui, à peine vécus, s’enfuient déjà. Bouffées de bonheur éphémères, Polaroïds jaunis, flous artistiques, ombres et lumières, lignes de fuite, l’auteur parvient à faire voir beaucoup dans une économie de mots qui remue.

Reverdy encore : « Car le poète est un four à brûler le réel. »

Pas étonnant de le voir sur scène avec LOU, elle-même experte en sobriété et en épure, elle qui sait que ce que l’on tait, ce que l’on cache, ce que l’on élude est souvent plus fort et plus touchant que ce que l’on étale. Un duo de chanteurs charismatiques, un duo de lecteurs habités sur la scène de la Maison de la Poésie donc, écrin idéal. So(m)brement vêtus, ils n’ont jamais besoin d’en rajouter, leur aura naturelle suffit. Leurs deux voix profondes alternent fulgurances et ellipses. Dominique Ané convoque la guitare de Dominique A et sa science des ambiances sonores, enroulant des boucles électriques autour de ses mots tantôt tendres, tantôt coupants. Le duo se fait trio avec le mystérieux Mahut qui, tout à ses instruments étranges et ses sons mystiques, souligne et ponctue, éclaire ou dissipe. Et la magie opère, la salle est silencieuse, happée par le trio d’enchanteurs. Ils explorent les différentes nuances du premier recueil de l’artiste Le présent impossible (notamment ces textes très touchants sur l’écriture de la poésie que l’auteur découvre : Sablier, Constat, Facilité, …). Un poète qui sait aussi concasser, broyer, digérer le monde réel pour des éclairs plus violents (L’homme à abattre par exemple). Puis, le temps de quelques morceaux, ils se souviennent et nous rappellent qu’ils sont chanteurs (La Poésie, forcément, La Mort d’un Oiseau, Comme au Jour Premier et une fantastique version en duo de la sublime chanson de LOU, Ça revient).

La longue ovation finale est méritée et à la sortie de la salle tout semble encore possible à la suite de cette prestation magnétique et tellement inspirante, malgré les nuages qui se chargent chaque jour d’un peu plus de violence. Alors si l’on suit Eluard quand il affirme que « Le poète est celui qui inspire bien plus qu’il n’est inspiré »), on peut dire que Dominique Ané en est un.


 © Matthieu Dufour


 Le présent impossible est édité chez L’Iconopop.