‘Live Chronique Report’ – Dominique A – Éléor – Concert Maison de la radio.

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Certains jours je me réjouis de ne pas être musicien. De pouvoir accueillir un disque, une mélodie, un concert comme ils arrivent, avec leurs ombres, leurs défauts, de me laisser surprendre ou emporter sans essayer de comprendre, de décortiquer, la structure, la prosodie ou tout autre mot savant que les grands professionnels utilisent sur Facebook pour encenser ou basher l’un de leurs collègues. Je me réjouis que mon cerveau ne m’oblige pas à ranger cette chanson qui m’émeut dans une case, variété ou musique de qualité, chef d’œuvre indie ou daube commerciale. Je me réjouis de ne pas savoir distinguer un si d’un fa. Pour tout dire ces débats m’ont toujours paru vains et un peu mesquins, pas à la hauteur des émotions et des intentions artistiques. Mais je ne suis qu’un amateur dont le goût est irrégulier et incertain. Et puis il y a aussi ce poids dont je voudrais maintenant me libérer : non, La Fossette n’est pas mon album préféré de Dominique A. Il n’a pas changé ma vie. Du tout. Je préfère les versions récentes et live du Courage des oiseaux à l’originale. J’ai commencé à vraiment apprécier son œuvre à partir d’Auguri, cet album génial qui parvenait à satisfaire à la fois mon cœur de rocker avec ces guitares sèches et nerveuses (Antonia, Pour la peau), ces éclairs électriques striant un ciel lointain (Le commerce de l’eau), et mon âme de midinette en quête de mélodies plus pop (magnifique reprise des Polyphonic Size Je t’ai toujours aimée). Depuis, mon admiration pour le travail de cet artiste n’a cessé d’augmenter, au point qu’il est désormais placé tout en haut de mon panthéon français personnel après avoir détrôné quelques illustres prédécesseurs.

Contrairement à beaucoup, je considère L’horizon comme une vraie réussite (ah La pleureuse…), La Musique comme un must (qui peut en France aujourd’hui se permettre d’écrire dans une chanson ‘’une belle américaine s’épile’’ ou ‘’une vieille dame chantait « solo tu » tout en reprisant son tricot’’ sans être ridicule) et Vers les lueurs est un de mes disques de chevet. Alors variété, chanson, franchement peu importe… Sa discographie m’accompagne, elle est un repère, la BO d’une trajectoire mouvante, sinueuse, le film du temps qui passe, de l’âge qui augmente inexorablement, d’un parcours démarré dans des terres ténébreuses mais qui peu à peu se rapproche des contrées de lumière. Les yeux fixés sur cet horizon, imaginaire peut-être, l’âme tournée vers le bleu, guidé par ce phare, j’avance sans crainte, mais pas sans doutes, pas sans trébucher ni tomber, peu à peu je progresse, j’avance parfois dans une douce euphorie, un apaisement progressif. De temps en temps je rebrousse chemin, repars sur mes traces à ma propre recherche, oui moi aussi je suis changeant. Et c’est bon. Délicieux. Mais vous en foutez sûrement et vous avez bien raison.

Alors camarade indie pur et dur, ami adorateur du minimalisme en chambre, fan de radicalité passe ton chemin. Ce billet n’est pas pour toi. Quoi qu’aujourd’hui, sortir un tel album quand on a le parcours de Dominique A, peut être considéré comme un acte de résistance. De résistance à une forme de pensée unique, de formatage inversé, un refus de considérer ce qui a été une fois gravé dans le marbre comme éternel et intouchable. J’imagine l’effroi des puristes devant les images de l’auteur de Février ou Mes lapins sur la scène de l’auditorium de la Maison de la radio e avec un orchestre de cordes derrière lui. Et pourtant quelle beauté, quelle grâce. Et je suppose quel pied pour le chanteur, le compositeur, l’auteur de voir, d’entendre son travail ainsi porté, habillé. Curieux et savoureux dialogue entre le groupe et l’orchestre dans cette salle circulaire. Alternance d’envolées lyriques et de courbes fracturées, de baignades caressantes et de gestes saccadés, de ballades au long court transpercées de flèches acérées. Quiconque aura entendu cette version électro-punk-psyché-rock du Courage des oiseaux, ce groove symphonique de Celle qui ne me quittera jamais, cette interprétation à l’os de Marina Tsvétaéva ou ces guitares rêches sur un Rendez-nous la lumière asséché ne pourra de bonne foi prétendre que Dominique A n’est pas au sommet de son art et de son intégrité. Car comme dans tout art, tendre vers une forme de simplicité, d’accessibilité sans que l’on voit les coutures, sans que l’on sente la sueur est ce qu’il y a de plus compliqué. Concert métaphore d’une carrière tout simplement exemplaire, libre. Un artiste n’est pas là pour satisfaire un public, fusse-t-il de la première heure, il est là parce qu’il n’a pas le choix, que c’est vital. Et qu’il faut avancer. Dire, raconter, sortir. L’intime qui se fracasse contre les rochers de l’universel, l’émotion qui dérive de port en port, vogue de porte en porte à la recherche d’on ne sait trop quoi, un absolue improbable, une âme sœur perdue, une âme cœur retrouvée, un vague à l’âme réconfortant. Avancer, voguer et dire le voyage, la traversée, la route, les chemins de traverse. Tenter de décrire les embardées, les sorties de route, les dérapages, les étapes imprévues. Avancer et raconter les rencontres, les deuils, les peines, les bonheurs mêmes les plus éphémères. Avancer le long de sa mémoire ancienne.

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Pendant plus d’une heure les nouveaux titres solaires, voyageurs convoquent les courants, les vents porteurs et accueillent avec simplicité, sincérité et chaleur leurs prédécesseurs. Le magnifique Valparaiso par exemple, quasiment a capela se pointe avec juste ces quelques guitares lointaines, écho du temps d’avant, du chemin parcouru. La voix est plus forte et nuancée que jamais, elle touche au cœur, au corps, à l’âme. Qu’est-ce que nous ne ferions pas pour la peau. Pas étonnant non plus qu’il interprète En surface, cette chanson pour Daho, un autre artiste libre, qui a su depuis toujours conjuguer accessibilité et qualité, et surtout avancer sans se laisser dicter une quelconque conduite, si ce n’est par son plaisir. Écouter ses intuitions, se planter, recommencer, tenter, chercher quitte à ne pas trouver. Si la partie radiodiffusée sent la tension, l’émotion, le rappel en off annoncé comme « carrément plus détendu » sera à la hauteur des attentes et de l’événement. Mélange de vieilleries imparables et de nouveautés éclatantes, ce live impose l’artiste comme une évidence, s’il en était encore besoin. Et surtout l’essentiel, une véritable émotion au rendez-vous : la beauté fluide de L’océan, Au revoir mon amour ou Immortels. La rencontre du passé et du présent est une belle introduction à ce nouvel album Eléor, qui réveille les envies d’évasion, d’échanges et de fugues au ralenti. Ce disque est simplement beau et touchant. Une nouvelle balise laissée dans le sillage de ce voyageur de l’émotion. Il est inutile de se réfugier dans une nostalgie conservatrice. Non tout n’était pas mieux avant. Je ne sais pas s’il est techniquement plus ou moins, et ce n’est pas le débat. Le tour de force est d’évoluer sans se renier, sans faire de concessions. Apaisé, franc, direct, débarrassé de certains tics, de certaines enluminures, de certaines ombres, il est à l’image de l’homme, imposant, massif et pourtant léger, conquérant mais vulnérable et plein de failles, en mouvement mais prenant son temps. Un disque ample et lyrique, rêveur et dense, addictif qui consacre aussi un immense interprète comme le concert à la Maison de la radio l’a une nouvelle fois démontré.

Matthieu Dufour