Live report – Étienne Daho – Olympia (4 novembre 2014).

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Retrouvailles

Est-il vraiment nécessaire de continuer à faire des live reports des concerts de Daho ? À quoi cela peut-il bien servir ? Sa petite entreprise connaît pas la crise : les critiques saluent, le public suit, les salles sont pleines, il continue de tracer son sillon pop d’équilibriste entre public branché et succès populaire, jeunes et moins jeunes, sa maitrise vocale est incomparable à celle d’il y a trente ans, sur scène il se permet quelques longs breaks plus proches du stand-up que des rares mots bafouillés en regardant le sol de ses débuts, son génie de la mélodie vocale lui a permet de créer un répertoire incomparable de chansons qui nous accompagnent en boucle et sans nous lasser depuis des années, son célèbre perfectionnisme lui permet de produire en live des arrangements qui enveloppent des tubes et titres d’époques et de natures différentes dans un ensemble cohérent et homogène : bref, ça roule pour lui.

On l’avait laissé à La Cité de la Musique en juillet dernier pour une belle « Carte blanche », deux soirées chaudes (une consacrée à rejouer dans l’ordre le mythique album « Pop Satori » et l’autre permettant de roder la setlist de sa future tournée entre tubes anciens et nouvelles chansons) et une soirée plus froide et sujet à polémique où s’était succédée sur scène la relève (Lescop, Yan Wagner, … Voir live report ici : Tombés pour la France). A peine convalescent, et malgré une belle énergie, une classe et une générosité incontestables, des invités de marque (Arnold Turboust, Edith Fambuena), et un public toujours aussi amoureux, il était quand même marqué par les conséquences de cette péritonite qui avait failli lui coûter la vie.

Quelques mois plus tard, tout cela semble être de l’histoire ancienne et après quelques dates en province, c’est un Daho conquérant, bondissant et chaloupant qui squatte l’Olympia quatre jours durant (complets évidemment). Devant un parterre de VIP (Dani, Jane Birkin, Pascal Obispo, Claire Chazal ou encore Sandrine Kiberlain…) et un public remonté à bloc, le voilà qui surgit de l’ombre après une première partie de bonne facture (Au Revoir Simone). Tel un prêcheur hédoniste et séducteur frappant fermement sur des cymbales dans cette chapelle païenne reconvertie en discothèque pour la semaine, lunettes noires sur le nez, il donne le ton d’une soirée qui s’annonce colorée, chaude, rock, dansante avec un « Satori Thème » vif et lumineux. Il est accompagné d’un commando musical visiblement surentrainé : Philippe Entressangle déchainé à la batterie (et étrangement isolé derrière un paravent de verre ou de plexi…), deux guitaristes bien décidés à en découdre (François Poggio et le désormais incontournable Mako), Marcello Giuliani et sa basse bondissante, dense et entêtante et aux claviers sautillants dans son costume blanc kitchissime, Alexis Anerilles. Daho se lance rapidement dans des déhanchements et des pas de danses caractéristiques sur « Des Attractions Désastres » qui lui permet d’établir la connexion d’entrée et de saluer ses retrouvailles avec son public par un faussement ingénu « M’avez vous déjà vu quelque part ? Rafraichissez-vous donc la mémoire… ». Daho est un highlander, il ne mourra jamais.

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« Merci d’avoir été patients »

Après une évocation en creux et pudique de ses problèmes de santé, la tonalité rock du live se confirme avec des guitares musclées et des riffs vitaminés, mais la basse groovy et sensuelle de Giuliani n’est pas en reste et monte régulièrement sur le devant de la scène pour poser ses lignes caractéristiques du dernier album sur deux titres « Le baiser du destin » et ce qui est pour moi l’une des plus belles chansons du dernier album « L’homme qui marche », court-métrage prenant et sensuel.

Daho fait alors monter la température d’un cran avec un grand classique, « Saudade » et ses « ouuuuh yeaaaaaaah » repris en chœur, superbe hymne à la mélancolie amoureuse, celle qui laisse sans voix au petit matin et où il est question de dauphins et du langage des yeux.

Retour au dernier album avec un autre titre (passée l’euphorie de la sortie on ne peut que s’incliner devant la qualité, de la densité de ce magnifique album moins pop que certains de ses prédécesseurs mais plus profond, plus soul) « Un nouveau printemps » poignant dans ses montées et aux sentiments violents (ah ce refrain à tomber… « apprendre à coups de crosses et de cheveux tondus, vois les plaies qui scintillent aux torses des vaincus »).

Le set bascule quand Etienne décide de ne pas rester « En surface », pure merveille signée Dominique A, chanson au cordeau, si forte de concision et de précision. Mais ce n’est pas un plongeon sous la surface, non c’est un saut de l’ange en terrain conquis. Un saut vers un premier grand moment de communion amoureuse extatique avec une foule venue prendre sa dose : « Le grand sommeil », tube hyper emblématique et immortel, typique de cette veine qui parle avec légèreté musicale de sujets sombres, et qui vieillit vraiment bien quand il est comme ça travaillé à l’émotion pure.

Mais l’artiste est maitre dans l’art du contre-pied, là où l’on attend un enchainement de tubes très 80’s, Daho nous ressort à nouveau un titre du dernier album, « Torrents défendus » et son groove omniprésent qui vient contrebalancer l’esprit rock et électrique des arrangements de la soirée, chanson qu’il fait suivre de l’une des meilleures de son répertoire (disons une de mes préférées…), la trop méconnue « Soleil de minuit » grande composition de Frank Darcel, écrite à l’origine pour un film d’Assayas, titre plus sombre, plus torturé, qui approche Daho et ses fantasmes au plus près de l’os dans une version hypnotique, toutes basses dehors. Les obsessions, les attractions désastres, la face sombre du chanteur s’incrustent alors en filigrane, impression renforcée par « L’invitation » et son festin nu : derrière les rythmes dansants et tendus, le danger, l’amour du risque, le plaisir de céder à la tentation, à l’excès, qui peut revenir d’un instant à l’autre « Comme un boomerang ». Cette pépite de Gainsbourg exhumée par Daho est interprétée sans, mais, devant une Dany installée au premier rang de la mezzanine de l’Olympia. Ce tube remet la salle sur les rails de l’extase…

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Immortel

Il fait de plus en plus chaud, ça commence à sautiller, à se trémousser sérieusement dans la fosse et c’est parti pour son manège à lui qui va enflammer une salle prête à craquer : un « Tombé pour la France » mille fois entendu et pourtant toujours aussi frais, et son homologue, un « Sortir ce soir » électrifié pour le plus grand bonheur de fans transis. Sûr de son fait, la salle étant déjà à moitié en transe, le chanteur de charme enfonce le clou et fait exulter la foule avec « Le premier jour du reste de ta vie » et son happy-message qui a tant marqué les gens. L’Olympia n’est alors plus qu’amour et envie, bonheur et empathie, espoir et foi, yeux qui brillent et mains levées, bras serrés et corps remués quand arrive mon drame personnel : un « Epaule Tattoo » bouillant qui achève de transformer la salle en nightclub mais qui me reste à chaque fois sur l’estomac. Il faudra un jour que vous m’expliquiez ce que vous trouvez à cette chanson, mais, une fois de plus je m’incline devant une salle déchainée que je ne me risquerais pas à contrarier. Comme Daho sait y faire, il m’ôte toute envie de lui faire un procès en ressortant de son chapeau un formidable « Bleu comme toi » qu’un public lancé à 100 à l’heure reprend en chœur, en apnée : je crois bien qu’on peut parler de lévitation collaborative, d’orgasme musical, d’orgie émotionnelle. Mais comme il serait trop dangereux de relâcher dans la nature une foule aussi chargée en hormones de bonheur, le moment est venu de faire redescendre un peu la tension avec « La peau dure », encore une très belle chanson du dernier album, déjà un classique de son répertoire.

Avec Daho on attend toujours un rappel généreux et on n’est jamais déçu : c’est le cas encore une fois. Premier acte : « Ouverture », inutile d’insister, cette chanson est toujours aussi belle et pure et impose le respect à tout le monde par tant de classe et de beauté. Puis il remet le son avec « Les chansons de l’innocence » : il n’est visiblement pas près de prendre sa retraite, il a envie de danser, de s’amuser, la salle est aux anges. Rideau.

Retour acte 2. Je risque de m’attirer les foudres de certains, mais grosse baffe avec une version cathartique, hantée, réverbérée et stroboscopée de « Il ne dira pas ». Là aussi chanson importante dans la mythologie de l’artiste, interprétée ici comme dans un monde parallèle, une mise en abyme, un hommage réminiscent au chemin parcouru, à la dualité assumée. Est-ce d’avoir entendu Poni Hoax et John & Jehn torturer avec talent et grand bonheur ses chansons en juillet qui lui en a donné l’idée ? En tout cas, je prends mon pied, et ma claque, alors qu’il en termine devant public quand même un peu assommé mais qui sait que le Rennais a encore de l’amour à revendre…

Quand arrive le magnifique et toujours aussi émouvant « Heures hindoues », la salle suspendue à un souffle, en équilibre sur le fil de cette voix chaude et caressante, comprend que cette fois c’est bientôt terminé, tôt ou tard il va falloir y aller, la fête est finie. Mais Daho a cette faculté de vous faire sentir unique, à part, de vous faire croire que vous êtes le meilleur public de toute la tournée, et que cette dernière chanson (dont vous savez bien au fond qu’elle a été jouée la veille et le sera encore le lendemain) vous est réservée. Une cerise sur le gâteau délicate et fraîche : un « Week-end à Rome » a capella en duo avec nous, tous les deux sans personne, dans notre bulle. Pâmoison. A chialer de bonheur et de plaisir.

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Plus belle la vie.

Amour, gloire et beauté : je suis paix et mon cœur déborde d’amour comme à chaque fois. Il sera bien temps demain de m’apercevoir que je suis à la bourre dans mon travail, fauché et que Noël approche, ce soir je m’en cogne, j’aime Daho, Daho m’aime plus et mieux que les autres, nous avons eu la meilleure soirée de la tournée du monde entier, la vie est plus belle et tous les chagrins du monde momentanément oubliés. Le sourire en bandoulière, la foule évacue peu à peu, en douceur la salle. Le boulevard des Capucines irradie.

Encore une superbe soirée, vibrante, lumineuse, pleine de chaleur et de bienveillance, un concert où un Daho libre et en apesanteur se fait plaisir, piochant allègrement dans son répertoire ce mélange de tubes imparables et de chansons plus ambitieuses et moins simples pour composer une set-list éclectique, à son image, ombres et lumières, assumant bien volontiers ses ambiguités, ses influences, ses lubies, son hédonisme. En bon alchimiste, sûr de son étoile philosophale, il sait résister à la pression et prendre encore des risques. Radicaliser son propos ou la forme sans sacrifier les innombrables madeleines du passé. Son plaisir est visiblement grand. Le notre est immense. A chaque fois, le miracle renouvelé.

© matthieu dufour