Chronique – Republik – Elements.

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Guitariste d’un groupe cultissime, producteur de l’album mythique d’un chanteur français incontournable, mentor d’un autre cador des hit parades mainstream, romancier, compositeur de tubes, producteur du Eros Ramazzoti portugais ou d’un fameux barde breton, Frank Darcel est comme les chats, il a plusieurs vies. Mais pas un chat de salon snob et délicat. Plutôt le genre matou de gouttière qui a vu du pays et ne craint pas les intempéries. Là où d’autres se contentent de reproduire des recettes éculées quand ils n’acceptent pas de misérables mais juteuses reformations, quand tant d’autres vivent sur leurs acquis et surfent sur les vagues de la nostalgie qui reviennent s’écraser sur nos côtes avec une régularité effrayante, le leader de Republik n’a eu de cesse de se remettre en question. Parfois contraint par les évènements, parfois porté par le hasard des rencontres (même s’il n’est pas de hasard mais plutôt des rendez-vous, comme l’a si bien chanté le fameux chanteur français incontournable), Frank Darcel n’a jamais vraiment posé ses valises. Infatigable explorateur des cultures de l’autre et des tourments de l’âme il a l’implacable, mais paisible, lucidité de ceux qui en ont vu d’autres. Trop libre pour faire carrière, trop jouisseur pour thésauriser, trop curieux pour se poser, il écrit avec ce groupe flambant neuf un nouveau chapitre de son passionnant roman personnel. Alors que nombre de vieux beaux préfèrent s’entourer de jeunes dandys pour ne pas sentir le poids des ans et continuer à faire mentir leur miroir magique, lui va chercher de nouvelles et sincères énergies pour ne pas sombrer dans la routine. Après plusieurs coups d’essais, une prestation remarquée aux Trans, une première partie de Daho, Frank Darcel a décidé de prolonger l’aventure Republik pour le plus grand bien de la musique et livre aujourd’hui avec Elements un grand album, un disque hors mode, hors du temps, un album rock au sens noble du terme. Evidemment le casting est plutôt impressionnant (Tina Weymouth et Chris Franz des Talking Heads, Tiersen, les vieux complices Dargelos, Geronimi, …, ), évidemment les guitares sont à l’honneur, mais ce qui frappe surtout c’est la singularité de ce disque qui ne ressemble pas à grand chose de connu. S’appuyant sur un talent de compositeur évident, porté par le formidable guitare héros druidique Stéphane Kerihuel, la talentueuse bassiste Eva Monfort et l’impeccable batteur Féderico Climovitch (Franck Richard ayant rejoint la tournée interstellaire du phénomène Yelle), Frank Darcel se révèle et s’incarne enfin en chanteur précieux et touchant. Il paraît que Daho l’a toujours poussé à chanter ses propres chansons. Une fois de plus le détecteur de talent a fonctionné. N’ayant plus rien a prouvé, le Rennais promène avec humilité, flegme et grande classe sa voix grave et un tantinet désabusée sur un album dense, riche et solide (s’il était acteur on le verrait bien trainer dans une bande composée de Marielle, Ventura, Noiret et consorts). Mélange de ballades entêtantes, de morceaux de bravoure électriques, de titres rock dans la plus pure des traditions, Elements sent l’album conçu sans concessions. Aussi à l’aise dans la douceur chaloupée et enivrante que dans l’énergie primale, dans les confidences intimes que dans les oraisons partagées, Darcel peut presque tout se permettre : sortir un vrai album de 12 titres, mélanger allègrement français, anglais et allemand, convoquer le furieux et inimitable James Chance pour un iconoclaste Ich Bin Schmutzig de haute volée, et balancer entre deux riffs efficaces quelques ballades qui fleurent bon la lande à la nuit tombée, la traversée de New-York au petit matin, le départ de la femme aimée et les verres partagés.

Difficile de mettre un titre plus en avant qu’un autre. Chacun selon sa sensibilité choisira ses propres tubes car il y en a pour tous les éléments : des rock brûlants ou granitiques, des ballades aériennes ou pleines d’embruns. J’avoue un penchant pour des titres comme Mystery, Family, Democracy (rraaaahh les râles de Christian Dargelos, sublime) ou encore Reality (je dois avoir un truc avec le Y), quand les deux guitares se mettent des pains et se tirent la bourre sans lâcher, mais je suis tout autant incapable de résister à la rythmique hypnotique de Saleen ou à l’émotion à fleur de peau du magnifique Move, chanson buissonnière, tout en abandon crépusculaire, aveu d’impuissance pourtant lumineux. Et quand Darcel se met au français sur le magnétique Le jour devrait venir, c’est juste beau à frissonner. Des guitares, des mélodies, du sens, du lyrisme, de l’émotion, de l’intelligence, des références, des mots sensibles, des images riches, juste ce qu’il faut d’obscurité… un sacré mélange rendu cohérent par la communion et la complicité évidente d’un groupe qui prend du plaisir et la voix de Darcel. Une voix qui installe un climat en clair obscur, un tempo, une ambiance prenante. Une voix grave, chaude, avec cette étonnante présence un peu distante, un peu lassée mais gorgée d’émotion, de pudeur et d’un zeste de sensualité. Une voix qui raconte les blessures, les entailles, les trous noirs, les excès, les matins blêmes, les nuits blanches, les culs de bouteille et les draps vrillés, une voix de chercheur d’or, de flibustier, une voix comme une âme qui se consume, une voix comme une âme encore remplie d’envie au crépuscule naissant. Une voix comme une certaine idée de l’art et de la vie.


Matthieu Dufour