Interview – Frank Darcel (Republik).

Frank Darcel by  Jo Pinto Maia

Frank Darcel by Jo Pinto Maia

Écrivain, breton engagé, co-fondateur et guitariste des légendaires Marquis de Sade aux côtés de Philippe Pascal, Christian Dargelos ou encore Frédéric Renaud, guitariste et producteur des débuts de Daho, il a travaillé avec Arnold Turboust et Patrick Vidal (Marie et les garçons), lancé Pascal Obispo, monté d’autres groupes (Senso, Octobre), produit des artistes portugais de renom, bref, Frank Darcel a déjà plusieurs vies à son actif. Aujourd’hui aux commandes Republik, son nouveau groupe, il s’est tourné vers le crowdfunding pour financer l’enregistrement de son prochain album.

Comme pour 49 Swimming Pools c’est donc en tant que fan que je me suis d’abord intéressé au financement de cet album et que j’ai voulu y contribuer. Puis j’ai eu envie d’en savoir plus sur ses motivations et les enjeux de ce projet. Un grand merci à Frank pour sa disponibilité.

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Frank, tu as un parcours riche, au sein de groupes ou sur des productions parfois mythiques, des relations dans l’industrie musicale, alors pourquoi avoir choisi ce mode de financement ? 

À l’heure actuelle, sortir un disque dans de bonnes conditions n’est pas une chose simple. L’enregistrer est pourtant beaucoup plus facile qu’il y a dix ans, et incomparablement plus aisé qu’il y a vingt ans, tant les moyens techniques ont évolué tout en se démocratisant. Mais, si l’aboutissement technique du projet coûte moins cher, la rencontre de ce projet avec le public est beaucoup plus aléatoire. Tout simplement parce que les interfaces entre projet artistique et public sont devenues complexes ; le circuit habituel qui consistait à signer dans une major (en artiste ou en licence) et à attendre chroniques et éventuellement passages radio, n’est plus une garantie d’exposition minimale.

Il est par ailleurs devenu illusoire pour la plupart d’espérer une telle signature au départ d’un projet. A cela deux raisons principales : la baisse des ventes de disques, sur supports bien sûr mais les ventes dématérialisées ne compensent pour l’instant cette chute conséquente, et l’explosion du nombre de projets pour le moins intéressants. La conjonction de ces deux données, moins de ventes potentielles pour un projet et plus de choix pour les majors et labels, fait que la signature dans une maison de disques, même en licence, devient très improbable de prime abord.

Il faut donc se débrouiller chacun de son côté dans un premier temps puisque l’on sait qu’aucune major ne signera un projet balbutiant, quel que soit le pedigree des créateurs. Il faut alors que l’artiste s’arrange pour rencontrer le public, avec ses propres moyens. Chaque artiste ou groupe doit ainsi posséder sa propre structure de production, gérer éventuellement ses modes de distribution et, là où cela devient plus compliqué, doit animer ses propres modes de promotion (page Facebook, chaine YouTube, accès à des listings, etc.) et chercher les dates de concert.

Ensuite, si le buzz s’installe, il sera toujours temps d’aller voir une major, qui pourra être plus ou moins à l’écoute, mais d’autres circuits de distribution s’ouvriront, et les possibilités de se produire en concert augmenteront également.

Tenant compte de tous ces éléments, j’ai créé il y a trois ans LADTK, un label associatif sur lequel j’ai sorti pour l’instant « Incorrigible ! », le dernier James Chance. Ce disque m’a permis de trouver des distributions pour le label dans de nombreux pays ce qui fait de LADTK un bon outil  pour  démarrer le projet de l’album de Republik. Cependant, comme l’aventure James Chance, ou encore la sortie de la compilation ROK 2, n’ont pas permis à LADTK de gagner de l’argent jusqu’à maintenant, le crowdfunding s’avère être une solution incontournable pour lancer le projet de cet album de Republik. 

Quel pourcentage du projet global le montant déterminé représente-t-il ?

Selon que l’on trouve par la suite un deal ou non avec un label plus gros pour prendre le relai sur cet album de Republik, les choses sont différentes. S’il y a une licence avec un autre label, cela veut dire que ce dernier prendra une partie des dépenses de fabrication et de promotion en charge ; les 8 000 € du KissKissBankBank seront alors intégralement affectés à la production du disque, et ils représenteront environ les deux tiers du budget d’enregistrement. S’il n’y a pas de relai dans un label plus important que LADTK,  le budget qui était prévu pour le mixage, par exemple, sera diminué, et le KissKissBankBank représentera près de l’intégralité du budget d’enregistrement. Les autres sources de financement espérées, serviront alors à la fabrication des supports. En dehors des accords de distribution pour supports physiques à travers toute l’Europe, LADTK a un contrat de distribution avec Believe Music en ce qui concerne les ventes virtuelles pour toutes les plateformes et le monde entier, le disque sera de toutes les manières correctement distribué.

Dans les deux cas de figures, accord avec un autre label ou exclusiviste LADTK, le KissKissBankBank reste fondamental. Selon l’option obtenue, il représentera 60 % ou 90 % du budget d’enregistrement.

Suis-tu l’évolution au jour le jour ? Comment vis-tu cela ?

Je suis cela au jour le jour bien sûr. Cela se passe plutôt bien jusque là, cela fait plaisir et, même à l’intérieur du groupe, cela donne un supplément de confiance envers le projet. Parfois il n’y a pas de donateur pendant trois jours d’affilée, et cela peut rendre bougon… J’insiste alors auprès de certains proches qui comptaient donner vers la fin aout… Je vais me rendre insupportable auprès de vieux amis…

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Comment le groupe assure-t-il la promotion de ce projet autour de lui pour recueillir des contributions ?

Cela passe essentiellement par Facebook et par des mailings listes. Par les actualités diffusées auprès des KissBankers sur le site dédié également. Et bien sûr tous les relais amicaux sur la toile.

Ce choix implique d’assurer une présence forte sur les réseaux sociaux, c’est un truc avec lequel tu es à l’aise ? Tu as quelqu’un pour gérer ça ?

Je suis partie prenante de plusieurs aventures sur le net, dont un site culturel « Bretagne Actuelle » qui marche plutôt pas mal. J’ai donc une certaine habitude de ces outils. En ce qui concerne le KKBB dédié à Republik, je me débrouille seul pour l’organisation, avec les outils du label. J’ai cependant un ami, Yann Cusin, qui gère certains spots importants comme le site Republik ou la page Facebook LADTK. Il est également à l’origine du site plus politique qu’est celui de Breizh Europa. Je m’interdis cependant, en ce qui concerne le KissKissBankBank, d’importuner des relations par le biais des autres sites ou listes de diffusion auxquels j’ai accès et qui ne sont pas directement liés au projet.

Cela implique également un nouveau rapport avec les fans, une proximité, parfois peut-être la tentation de leur côté d’une intrusion ? Comment gères-tu cela ? 

Cela ne me pose pas de problème. Internet a permis cette manière de faire de la promotion en direct, et le corollaire c’est que les gens intéressés en savent forcément plus sur vous, accèdent en tous les cas à une possibilité de communiquer en direct. C’est un bon deal parce nous sommes tous derrière des écrans, il n’y a donc pas de véritable intrusion à mon sens. Elles restent faciles à maîtriser quoiqu’il en soit à mon modeste niveau.

Si on veut comparer  les époques, j’ai le souvenir de lettres d’insultes anonymes ou un peu trop enflammées à l’époque de Marquis de Sade et au moment où je produisais Etienne. Les gens arrivaient toujours à trouver votre adresse postale, qui était votre adresse réelle, ou écrivaient chez vos parents… La vie privée n’est pas plus facile à violer maintenant qu’avant. J’ai même l’impression qu’internet peut donner une plus grande latitude aux artistes, le contact virtuel devenant suffisant pour beaucoup de leurs admirateurs.

Je me trompe peut-être mais j’ai l’impression qu’à tes débuts les groupes les artistes étaient plus accessibles, ce type de projet permettrait de recréer cette proximité ?

En référence à la réponse précédente, je dirais que les groupes étaient plus accessibles il y a trente ans parce que les gens désiraient plus y avoir accès. La rencontre physique était la seule possible finalement, et les artistes s’y pliaient avec plus ou moins de grâce. Internet a permis tout un tas de dérivatifs, et certains fans de Justin Bieber seront très heureux avec un tweet personnel de leur idole. Il y a trente ans ils auraient voulu lui arracher une mèche de cheveux. Bon, l’un n’empêche sans doute pas l’autre… Malgré tout, encore une fois, je pense qu’il est plus facile pour un artiste de répondre à un tweet ou à un mail, qu’à une lettre manuscrite ou à une demande d’autographe dans la rue. Pour des raisons de temps, mais aussi pour ce sentiment que les outils internet donnent à l’artiste d’être dans une bulle, plus ou moins virtuelle, quand le fan se sent paradoxalement plus proche.

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En tant que contributeur, je suis à la fois très tenté de choisir des contreparties qui me permettent de connaitre un peu plus votre intimité de groupe mais aussi un peu gêné de pénétrer cette intimité : vis-tu ce type de contreparties comme un passage obligé ? Une occasion de rencontrer votre public ? C’est une corvée ?

Les contreparties ont été bien dosées je pense. Pour nous, inviter quelqu’un un week-end en répétition est une expérience qui s’annonce positive. Humainement parce ce qu’on sait à peu près qui peut être intéressé par cet album en devenir et on sait qu’on ne sera pas déçu, et professionnellement aussi parce que c’est une oreille et un regard extérieurs qui sont présents au moment où l’on se pose forcément beaucoup de questions.

Comment sont déterminées les contreparties ?

Au départ, nous n’avions d’idées que pour les premières étapes. C’est une relation sur Facebook qui m’a parlé des concerts acoustiques en contrepartie. Et nous en donnerons un d’ailleurs en octobre. Pour ce qui est de l’offre à venir en répétition, il nous semblait que c’était original, sans doute le fait que l’on répète à la campagne…

L’idée pour les plus gros donateurs de venir jouer sur le disque est un truc un peu farfelu, mais original. Je trouve que pour un ex-musicien qui a finalement choisi un autre chemin il y a trente ans et qui gagne bien sa vie maintenant, c’est une belle opportunité de rattraper… Venir jouer sur un titre avec nous, mais surtout au sein d’un album sur lequel on retrouvera de nombreux invités prestigieux, avec sa propre photo dans le livret du CD, ce n’est pas rien.

Pourquoi KissKissBank ?

En fait je ne connaissais que celui-là pour avoir soutenu deux projets l’année dernière. On m’a signalé qu’il y avait d’autres sites de ce style, mais le choix était fait, et je ne regrette pas.

Aujourd’hui, le projet est financé à hauteur de 49% et il reste 43 jours.

Pour plus de détails sur le projet et contribuer c’est ici :

Republik needs you !

Photo Richard Dumas

Photo Richard Dumas

Cet interview, tout comme celle d’Emmanuel Tellier engagé lui aussi dans un projet avec les 49 Swimming Pools, fait partie d’un projet global destiné à la fois à mieux comprendre pourquoi des artistes chevronnés font appel au crowdfunding mais aussi à faire vivre des projets de l’intérieur. .

A lire mon billet sur le sujet sur cet autre blog.