Chronique – Republik – Exotica.

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Impossible d’avoir baroudé comme Frank Darcel et de ne pas en être revenu lucide et couvert de brûlures, le coeur plein de souvenirs des jours déchus et de trahisons pas toujours pardonnées, la tête remplie de la mémoire des accalmies cuivrées, des moments d’apaisement, des verres partagés. Mais là où certains y puisent matière à ruminer, à se vautrer dans un inutile « c’était mieux avant » d’autres comme lui disent simplement « c’est différent » et se projettent sans cesse. Vers d’autres expéditions à monter, d’autres territoires à explorer, d’autres rencontres à vivre. Plutôt que de rassembler chaque semaine l’amicale des anciens aigris, ils préfèrent croire que, demain encore, le jour qui vient en vaudra la peine. Malgré l’état du monde et des gens qui dépriment. Alors bien sur, cela n’empêche pas de replonger sa main de temps en temps dans la boite à souvenir, de se retrouver le temps d’un moment éphémère de gloire rejouée, mais à quoi bon mobiliser son énergie à ressasser. Alors qu’il reste tant de disques à composer, de livres à écrire, de scènes à arpenter, de personnes à découvrir.

Au fond, Darcel est un utopiste. De l’utopie inversée punk au fédéralisme, il n’a cessé d’avancer, persuadé que chacun à son échelle peut faire quelque chose pour que cela change. Pas facile pourtant de se réinventer quand on a été le jeune pilier d’un groupe mythique. Alors Darcel multiplie les projets, les expériences : la production, l’écriture, la politique. Les véritables insoumis sont des types comme lui, qui tracent leur voie, sans donner de leçons. Des faiseurs. Il sait qu’il faut rester en mouvement pour ne pas tomber. L’équilibre est parfois précaire mais au moins on voit du pays.

Elements à peine froid, le revoilà donc avec Exotica, nouvel album (façon de parler, l’album est sorti il y a six mois…) de son groupe Republik. Un nouveau line up resserré autour de Stéphane Kerihuel, guitariste habité, et Robin Poligné qui apporte un peu de fraicheur avec ses choeurs et ses claviers, pour creuser une formule qui avait fait ses preuves sur Elements : un mélange de balades intimistes où le grain de voix patiné du chanteur se fait plus émouvant que jamais (notamment quand il assume le français), et de morceaux rock survitaminés et incisifs. Une aventure exotique dans une contrée fantasmée, une expédition musicale en forme de montagnes russes sensorielles, un beau voyage.

Une nouvelle fois, Republik fait mouche dans sa quête permanente d’équilibre entre son envie d’une musique fédératrice presque pop, et son attirance pour des recherches plus hasardeuses de suites d’accords moins conventionnels. La mélodie et le désordre. À l’instar des groupes new-yorkais des années 70 & 80 qu’il affectionne, Darcel arrive à maintenir dans ses compositions une tension permanente camouflée sous les habits d’une familiarité apparente. C’est peut-être ça l’exotisme, des surprises à portée de main et à deux pas de chez soi.


© Matthieu Dufour