Étienne Daho – Eden Daho Tour – L’Olympia (25 janvier 2020).

IMG_7506


Dans quelques instants, L’Olympia s’embrasera. Une fois encore. Ému, le corps vibrant, le sourire franc et ensoleillé, l’idole mettra sa main sur son cœur et accueillera avec gratitude tout cet amour qui monte de la salle. Dans quelques instants, les fans hardcore se précipiteront devant la scène pour le voir de plus près et lui frôler la main, malgré les efforts conjugués de la sécurité et des « assis » des premiers rangs pour les en dissuader. Dans quelques instants, la salle se transformera en club moite et sexy de Brixton, le sol de L’Olympia tanguera comme le pont d’un voilier sous les assauts de la tempête et le plafond se couvrira de lumières épileptiques comme autant de tirs de DCA au-dessus de la capitale britannique sous le Blitz. Dans quelques instants, Alice se lovera contre Marie. Pour elles, c’est la magie absolue depuis le début. Elles onduleront en symbiose avec l’idole au rythme sensuel des pluies chaudes de l’été. Dans quelques instants, les sourires éclateront partout autour de moi, mon voisin hurlera « Arnoooooolllld » en espérant un rendez-vous au jardin des plaisirs, les yeux d’Émilie s’embueront aux premières notes de soudain ou sur le refrain de me manquer. Dans quelques instants, la magie opèrera une fois de plus. Matthieu et Cyril se souviendront de cet été sur la côte, quand tout était encore possible. Emmanuelle se téléportera l’espace d’un instant dans les bras d’Olivier pour retrouver le goût vénéneux du baiser français. Dans quelques instants, il se souviendra de cette rupture encore douloureuse malgré des adieux très heureux, elle pensera à son père parti bien trop tôt, ils danseront les bras levés et les pupilles dilatées, elles essayeront de capturer le mystère Daho avec leur smartphone. Dans quelques instants, Étienne montera sur scène pour la dernière parisienne de cet Eden Daho Tour inespéré. Ce sera beau et mystique. Chaud et bienveillant. Du nectar pour nos gorges serrées, un baume cicatrisant sur nos plaies, nos blessures, de l’amour pour irriguer nos âmes éparpillées. Dans quelques instants, nous pourrons presqu’apercevoir tous ces fils invisibles qui nous relient à lui briller dans l’obscurité de L’Olympia.

Mais pour le moment tout est commencement. Un silence quasi-religieux accueille les délicates compositions de porcelaine de James Leesley. Sous le nom de Studio Electrophonique, il a composé l’un des plus beaux disques de 2019 (Buxton Palace Hotel sorti chez Violette Records), merveille de minimalisme à haut pouvoir émotionnel, six titres qui peuvent évoquer Lou Reed ou le Velvet, mais surtout six chansons belles à chialer. Une beauté qui n’a pas échappé aux oreilles curieuses, esthètes et mélomanes d’Étienne Daho qui lui a proposé cette première partie. Dans un mélange convaincant de décontraction britannique et de pureté innocente, le jeune anglais de Sheffield délivre un set d’une évidence limpide. Ne semblant nullement impressionné par l’événement, seul avec son Casio et sa guitare, sa fraîcheur et son talent, il nous offre une parenthèse vibrante et joliment planante.

La grosse clameur qui accueille Daho ne ment pas : la soirée sera belle et chaude. Il est ici chez lui, il le sait, nous aussi. En 1986, même salle, Satori Tour, les premières mesures de Tombé pour la France résonnent et la salle se met à chanter. Un peu troublé, la nouvelle idole des jeunes laisse faire sur les premiers couplets et refrains. Sur scène à ses côtés Arnold Turboust. 2020, même endroit, même heure. Arnold Turboust arrive mais son synthé ne démarre pas. Daho improvise un Tombé pour la France a cappella immédiatement repris par la foule. Il n’y a pas de hasard, juste des rendez-vous à ne pas manquer. Même s’il prétend le contraire (et si les chiffres lui donnent raison), Eden et Réserection sont remplis de tubes que la salle fredonne en même temps que lui : l’enfer enfin, he’s on the phone, soudain, me manquer, …  D’ailleurs, voir ce concert pour la troisième fois ferait presqu’oublier ses hits les plus célèbres tant ces chansons pourraient prétendre haut la main à faire partie d’un top du chanteur (les pluies chaudes de l’été, les passagers, quand tu m’appelles eden, …). Quant au premier jour du reste de ma vie, inutile de rappeler à quel point elle compte pour son public. Il suffit de regarder les visages éblouis, les lèvres qui chantent et les yeux qui brillent : « un peu de magie dans cette inertie morose »…

La dernière date d’une somptueuse trilogie parisienne (La Philharmonie, Salle Pleyel, L’Olympia) est à l’image et à la hauteur d’eden : un cocktail d’émotion et de pulsions, de douceur et de rythmes frénétiques, de rêves et d’envies, d’amour et de partage. Tout est fluide, simple et fort, le groupe rodé par la tournée affiche une complicité réjouissante, le chanteur est détendu, presque bavard, les titres s’enchainent et la ferveur de la salle ne faiblit pas jusqu’à ce final survitaminé. Libre comme jamais Daho reprend en rappel Warm Leatherette (The Normal également repris par Grace Jones), Walking In Thin Ice (Yoko Ono) et l’atomique Get Off My Case de ses amis les Comateens. Avant de saluer longuement pour profiter encore un peu du moment présent.

Il y a quelques instants les lumières se sont rallumées faisant disparaitre les étoiles du ciel de L’Olympia.

Comme à chaque fois, le public un peu sonné d’avoir tant reçu et tant donné a du mal à partir.

Comme à chaque fois, Emma et Fred rentreront à pied, des mélodies plein la tête et le sourire accroché aux lèvres.

Comme à chaque fois, Olivier, Marie et Anne iront prolonger la beauté de la soirée au café d’à côté jusqu’à pas d’heure.

Comme à chaque fois, l’impression que le monde est un peu plus beau pour quelques heures encore.

Comme à chaque fois, elles et ils s’aimeront un peu plus fort.


© Matthieu Dufour