Live report – Dominique A – Théâtre de la Ville (5 octobre 2016)

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Dominique A est l’un des rares artistes à ne jamais me décevoir sur scène. Qu’il s’y présente seul ou bien accompagné, d’humeur électrique ou symphonique, peu importe la saison ou la ville, il prend possession de chaque salle, il attrape son public par le col ou par le cœur et ne le lâche pas avant de terminer transpirant, le souffle enfin un peu plus court.

Hier soir, il était seul avec ses guitares. Comme chez lui au Théâtre de la Ville, piochant dans un répertoire riche et dense, s’égarant du côté de vieilles amours (L’écho), de titres injustement oubliés ou rarement joués en public (Le Gros Boris), revenant sur quelques moments de bravoure (La Peau, En secret, Gisors) ou des classiques revisités (Rue des marais, Je suis une ville, Le courage des oiseaux), s’attardant sur quelques beautés amples de son album Vers les lueurs (Le convoi, Vers le bleu, …), s’offrant quelques reprises avec classe et grâce, aussi à l’aise chez Brel que Polyphonic Size ou Daho, il a démontré qu’il opérait dans des sphères inatteignables pour la plupart de ses confrères. Il est toujours étonnant de constater à quel point une œuvre (je crois qu’à ce niveau on peut employer ce mot sans s’emporter), peut être cohérente alors qu’elle s’étale sur plusieurs décennies. Preuve s’il en était encore besoin d’une vision esthétique et d’une exigence fortes. Du grand art.

Il y a du protestantisme chez Dominique A. Modèle de rigueur et d’inventivité, dissimulant derrière une façade parfois austère des trésors de poésie, de délicatesse et de finesse. Porté par des valeurs de découverte, de partage, de travail, il a atteint ce degré de maitrise qui autorise tout. Comme cette version totalement renversante du pourtant mille fois rabâché Le courage des oiseaux. Guitare à terre, juste une boucle et sa voix. La salle est sonnée par la force cosmique de cette chanson dépecée, désossée, grattée. Quand la boucle s’arrête on touche au sublime et à la vérité. Dominique A capella. A poil. Dominique A nu. N’oubliant pas l’âme du lieu où il se trouve il se lance dans une chorégraphie minimaliste qui n’a rien à envier à certaines productions contemporaines. La très très grande classe.

Mais s’il capable d’un tel dépouillement, Dominique A adore monter dans les tours et hier soir encore il a électrisé la salle avec des versions rèches et abrasives de ses chansons. On a rarement vu autant de puissance chez un artiste qui n’est pas obligé de sauter, de courir ou de se jeter dans la salle pour imposer son charisme. La preuve encore hier avec un show minimaliste d’une densité et d’une force assez bluffantes. Ainsi, quand il attaque Le convoi pied au plancher, on a du mal à croire qu’il va tenir le rythme de ce long morceau. Mais bien évidemment il le fait, modulant, jouant avec nos nerfs et notre petit cœur battant. La très très grande classe bis.

Entre les deux, démonstration de douceur et de lyrisme tenu avec des versions sur le fil de quelques morceaux phares. Je retiendrai, entre autres, la sublime interprétation de La rue des marais, chantée à notre oreille comme un conte délicatement délivré par un griot qui prend son temps pour mieux nous faire apprécier la beauté de tous ces textes soigneusement taillés dans les matières, les souvenirs et les sentiments les plus beauc.

Fascinant moment de grâce décontractée et émouvante, mélange d’intimité façon showcase et de cavalcades électriques dans une salle où les portables étaient quasiment tous rangés dans les poches et les sacs, une salle conquise retenant son souffle sur chaque morceau avant d’envoyer un tonnerre d’applaudissements.

Magnétisme, charisme, talent, maitrise, un cocktail émotionnel explosif qui fait mouche à chaque fois.

Qu’est-ce qu’il ne ferait pas pour faire vibrer notre peau.


© Matthieu Dufour