Emmanuelle Richard – Hommes (L’Olivier).


La nuit, quelque part au milieu. Les yeux piquants et embués, le coeur noué et le corps crispé, je lâche enfin Hommes, le dernier roman d’Emmanuelle Richard, après plusieurs heures de lecture en apnée. J’avais souvent entendu dire beaucoup de belles choses sur ses livres, mais j’avais lâché l’affaire des auteurs vivants depuis longtemps. Pas par snobisme, ni paresse (quoique…). Non, plutôt une suite de déceptions, d’ennuis, de promesses non tenues, marre de claquer 20 balles dans des romans qui tombent des mains dès les premières pages. Marre d’empiler les fades élucubrations annuelles de poseurs s’écoutant écrire et pensant que la modernité consiste à choisir le buzz du moment sans se poser la question de l’intention littéraire. Bref, je préférais (re)lire des polars, les morts, les poètes et les poètes morts.

2038. Lena a 48 ans, c’est une femme qui a réussi, désormais parée de tous les attributs de la puissance. Cela n’a pas toujours été le cas. 2018, Lena a 28 ans, elle erre, elle essaye le woofing dans un château anglais où elle a une liaison avec un géant texan Aiden. Ce même Aiden qui fait la une des actualités 20 ans plus tard pour une série de crimes sexuels. Lena tombe alors dans une faille temporelle. Un gouffre émotionnel. Flash-back, tout remonte à la surface, les signes qu’elle n’avait pas voulu ou pas pu voir, les évidences de sa toxicité, ses comportements brutaux. Aiden, la somme de toutes les peurs, la somme de tous les maux, la somme de tous les mâles. Mais elle-même n’avait-elle pas sa part de sa responsabilité ? L’a-t-elle cherché ? On a tellement bien appris aux filles à prendre sur elles. Perdue, bouleversée, elle se pose des milliards de questions (littéralement dans une séquence quasi-hypnotique), doit-elle aller témoigner ? Les choses ont changé, les femmes ont pris leur destin et leur désir en main, mais que doit-elle faire ? Elle continue à remonter le fil de sa vie et se souvient aussi de Gwyn, aimant et respectueux, à l’écoute de son désir, à mille lieues de cette grande comédie de la séduction qu’elle déteste. Elle passe en revue tous ces regards qui se sont un jour posés sur elle. Trop. Pas assez. Ces agressions gratuites, ces expressions brutales du désir masculin, ces pathétiques tentatives de domination, ces enfants mal grandis qui s’enfuient à la première contrariété. Tous ces stratagèmes qu’il faut intégrer dès le plus jeune âge pour dire non sans dire non. Pour refuser sans blesser leur orgueil mal placé (entre leurs jambes). Cette méfiance permanente qui empêche de se laisser aller vraiment. Toute cette violence qu’il faut encaisser. En permanence. Être une femme.

Mais s’il s’empare de sujets éminemment actuels, politiques et essentiels (le poids culturel du patriarcat, la masculinité toxique, le désir féminin, l’égalité, etc.), Hommes est avant tout un formidable roman porté par une écriture fiévreuse et un sens du rythme diabolique. A l’image des mains d’Aiden sur le cou de Lena, Emmanuelle Richard, tout en nous regardant droit dans les yeux, resserre peu à peu son étreinte sur nos émotions en ébullition. Mêlant habilement successions d’images très évocatrices, fulgurances poétiques et langue contemporaine, l’auteur ne lâche jamais sa proie. Nous. Jamais. Après une première partie de facture plutôt classique, elle accélère pour coller au rythme trépidant de la Lena business woman avant de nous embarquer dans une superbe montée de désir et de plaisir, assumant la réalité d’un langage cru porté par une plume intense, presqu’incandescente. En surimpression le visage de Gwyn et toutes les bouffées de bonheur de ces moments passés avec lui.

Là où tant d’auteurs se contente d’asséner leurs vérités et leurs certitudes de façon péremptoire, oubliant la littérature, Emmanuelle Richard au contraire met son talent au service de son sujet. Incarnation. Telle une alchimiste des temps modernes elle malaxe sa colère, mixe ses convictions, fond ses questionnements dans un tout plus vaste pour mieux servir son combat. Résultat, le lecteur masculin se retrouve à revisiter ses relations amoureuses et sexuelles sous un autre angle. Et espère que les nouvelles générations seront celles des Gwyn, scrutant la ligne d’horizon pour y déceler l’espoir d’un autre amour possible entre les femmes et les hommes, d’une relation enfin débarrassée des oripeaux d’un patriarcat millénaire. D’une relation d’égale à égal.

A lire et à faire lire.


© Matthieu Dufour