La réapparition d’Everett Ruess.


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Le titre du spectacle est trompeur, Everett Ruess n’a pas disparu. Il s’est dispersé dans l’air et son âme voyageuse se balade au gré de ses envies de nouveaux horizons. On n’a peut-être pas retrouvé son corps après sa disparition en 1934 dans l’Utah, mais Emmanuel Tellier et les 49 Swimming Pools ont ressuscité son élan poétique, son esprit libre, sa radicalité débordante. Pendant deux soirées intenses dans le sous-sol du CENTQUATRE, Everett Ruess était partout. Dans les interrogations et les émotions d’un public captivé, dans les éclairs électriques lâchés par Étienne Dutin au milieu des cactus et du désert, dans les quelques tremblements de la voix habitée d’Emmanuel Tellier, dans les vers d’Everett projetés sur les écrans comme ondulant sous le souffle chaud du vent du Grand Ouest, dans ses nombreuses lettres lues par Stella, sa mère, dans les reproches que s’adresse son père, Christopher, dans les sublimes et puissantes chansons des 49 Swimming Pools, dans ces canyons brûlants et accidentés, dans le vent qui balaye ces espaces immenses. Oui Everett Ruess était là. Parmi nous. Et c’est probablement la plus grande force de ce spectacle, d’être parvenu à restituer la forte charge émotionnelle d’un disque hautement inspiré et hanté par le charisme d’une personnalité singulière. Vidéos, photos du passé, témoignages, musique, dialogues, poèmes, lettres : tels des alchimistes, les artistes présents sur scène transforment cette matière première en or émotionnel. Toutes les images fantasmées à l’écoute du disque prennent alors corps dans la salle du 104. Une vraie réussite.


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Il y a par exemple ce moment magnifique où Emmanuel Tellier et Étienne Dutin jouent dans la silhouette d’Everett projetée, mise en abime d’artistes habitant le corps de ce personnage qui les hantent. Tellier au clavier chante à la place du coeur du jeune poète, souffle vital d’une courte vie mais déjà bien remplie, Dutin est dans son épaule, exprimant une douce rage, une envie furieuse. C’est tout simplement bouleversant.

Le premier soir, nous sommes transportés dans le salon des parents. Des livres partout. Et des lettres. Une machine à écrire. Un couple aux portes de la folie. De la difficulté d’être parent. Quand vos conseils, l’éducation donnée, se retournent contre vous, quand cette liberté que vous avez inculquée à vos enfants devient le glaive qui transperce votre coeur. La mère (formidable Jayne Morley, débordante d’amour et malade d’espoir) ne peut s’empêcher de lire les lettres de son fils, convaincue qu’il est encore en vie, quelque part, chez les Navajos peut-être. Peu à peu le fossé se creuse, chacun emporté par sa propre détresse. Compliqué de faire le deuil sans corps. Christopher (Alan Fairbairn, superbe père, en balance permanente entre envie d’y croire, lucidité et remise en cause personnelle) écrit des lettres comme on jette des bouteilles à la mer, espérant que quelque part, quelqu’un aura des nouvelles d’Everett. Le narrateur (et accessoirement trompettiste) c’est Gaël Riteau, qui dans un rôle pas simple réussit à imposer sa présence sans pour autant rompre le fragile miracle d’une mise en scène en équilibre. Les interventions musicales, les chansons du groupe rythment la narration apportant le juste souffle épique qui convient à cette aventure. En transparence derrière des écrans en tulle, ils jouent comme des fantômes dans les grands espaces. C’est superbe.

Le second soir, les musiciens enchainent les chansons de l’album devant les écrans où sont projetés des images en provenance de l’Utah et des témoignages qui s’intercalent entre les morceaux. Complément documenté de la première soirée, ce « concert augmenté » vient nourrir la curiosité du spectateur en livrant quelques clés sur les personnages, leurs vie, l’époque et le contexte. C’est passionnant. Il est finalement assez rare qu’un disque soit ainsi présenté sous différentes formes artistiques : sur une base romanesque évidente, les chansons prennent une dimension supérieure, elles deviennent chairs et peaux, brûlures et plaies, la musique s’incarne et se vit, se ressent avec une intensité infiniment plus forte. Sur scène, la complicité et l’amitié qui unissent les membres d’un groupe épris lui aussi de liberté font mouche comme à chaque fois. Avec ce soir un vrai supplément d’âme. Certainement celle de ce poète un peu rebelle et réapparu l’espace de quelques heures précieuses.

Saluons pour finir le CENTQUATRE pour la programmation de cette oeuvre hybride, c’était probablement le lieu idéal pour saluer l’esprit libre de Ruess. En espérant que d’autres salles auront l’audace de s’emparer de ce spectacle qui ne demande qu’à murir et à tourner.

Chapeau à Emmanuel Tellier, Étienne Dutin, Samuel Léger, Fabien Tessier, Gaël Riteau, Jayne Morley, Alan Fairbairn, Robin Dallier (son), Franck Rondepierre (lumières), Pascal Blua (graphisme) et à toute l’équipe du CENTQUATRE.


© Matthieu Dufour