Chronique – Emmanuel Tellier – La disparition d’Everett Ruess.

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« I prefer the saddle to the streetcar and star-sprinkled sky to a roof, the obscure and difficult trail, leading to the unknown, to any paved highway » – Everett Ruess


Quel enfant n’a pas un jour rêvé de grands espaces, de canyons, d’indiens et de nuits à la belle étoile ? Everett Ruess ne s’est pas contenté du rêve, il l’a vécu et il en est mort. Il a affronté l’immensité, l’intensité et la férocité de la nature la plus sauvage du Grand Ouest américain pour finir par disparaitre un jour de novembre 1934 dans le sud de l’Utah. Il avait 20 ans seulement. Des années durant, ses parents Stella et Christopher, l’ont cherché. En vain.

Si vous suivez un peu, vous savez qu’Emmanuel Tellier, grand reporter à Télérama, fan de Tintin et musicien (les mythiques Chelsea et Melville, ou plus récemment les 49 Swimming Pools), s’est passionné pour cette histoire à haut potentiel journalistique et artistique. Quatre années de recherches, de rencontres, d’interviews, de séjours sur les traces de ce jeune poète vagabond, avaient déjà débouché en 2017 sur un album (chronique à (re)lire ici : How The Wild Calls To Me) et un spectacle au 104 (chronique à (re)lire ici : La réapparition d’Everett Ruess).

Mais il est des aventures personnelles, des voyages que l’on doit poursuivre seul ou avec d’autres compagnons que ceux qui sont retournés en ville (When I go I will leave no trace). Pour aller jusqu’au bout de ses envies. Se confronter à soi-même. Se tester. Aujourd’hui, Emmanuel Tellier revient donc avec La Disparition d’Everett Ruess – Voyage dans l’Amérique des ombres, un film-documentaire et un disque qui sort le 8 mars 2019 chez la toute nouvelle Maison de Musique, December Square.


« God, how the wild calls to me. » – Everett Ruess


Magnifique bande originale habitée de bout en bout par l’esprit, le souffle et la poésie du jeune aventurier américain, c’est également un disque à part entière à la beauté saisissante et qui, dans un monde bien fait, devrait tourner en radio et figurer en tête des classements de fin d’année.

Parler de ce disque est extrêmement simple tant tout, ou presque, n’y est que beauté dépouillée, harmonie suspendue et enchantement musical. Si comme Léonard de Vinci vous pensez que « La simplicité est la sophistication suprême », alors La disparition d’Everett Ruess est l’un des albums les plus sophistiqués entendus ces dernières années.

D’une justesse limpide et somptueuse dans sa composition,  il approche l’émotion au plus près et foudroie sur place dans son exécution. Dès les premières notes, dès les premiers mots, cet album s’impose comme une évidence, un classique. Je préfère prévenir les émotifs, les hypersensibles, les coeurs fragiles et tous ceux qui se sentiraient un peu vulnérables en ce moment : cette succession de chansons et d’instrumentaux risque de provoquer sanglots étouffés, averses de larmes et autres réactions épidermiques.

Accompagné par le toujours classieux Olivier Libaux à la guitare, l’impeccable Charbel Charbel au violoncelle et la formidable Cassandre Berger pour quelques duos à couper le souffle (il y a de fortes chances pour que vous entendiez parler d’elle un de ces jours), Emmanuel Tellier, dont la voix est plus touchante que jamais, nous embarque avec son piano dans un voyage chargé en émotion et un disque qui a tout pour devenir son Steeve McQueen (Acoustic) à lui. Un standard intemporel.



“…while I am alive, I intend to live.”  – Everett Ruess


Mais parler de ce disque est également complexe tant il fait resurgir à la surface de nos vies digitalisées et fragmentées, des souvenirs lointains et intimes, des occasions manquées, des émotions enfouies et parfois contradictoires. Chacun les siennes.

Objet magique comme ces pierres qui, selon la lumière, ne reflètent jamais la même couleur, c’est un disque caméléon qui selon vos humeurs, vos envies, vous transportera au coeur d’un désert aride balayé par un vent brûlant en quête d’un improbable trésor perdu, avant de vous plonger l’instant d’après dans une profonde mélancolie à la recherche de vos rêves d’enfant.

Convoquant des envies de liberté, d’aventure et de poésie, La Disparition d’Everett Ruess est un très grand disque, généreux et inspirant, propice au vagabondage et à l’errance, au lâcher prise. Une incitation à emprunter les chemins de traverses, à prendre son temps, à se dépouiller pour mieux se retrouver.

“La simplicité ’’ écrivait Brancusi « n’est pas un but dans l’art mais on arrive à la simplicité malgré soi en s’approchant du sens réel des choses »Nul doute qu’avec cet album, Emmanuel Tellier s’en est approché très très près. A chacun de nous de faire le chemin.


© Matthieu Dufour


 

 

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Photo © Matthieu Dufour


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Photo © Matthieu Dufour


 

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