Emmanuel Tellier & Friends – Mona Bismarck American Center – 14 mars 2019.

DSCF4157.jpg


C’est dans un salon de l’hôtel particulier du Mona Bismarck American Center et dans le cadre du Festival Paris Music, qu’Emmanuel Tellier et ses « friends » ont présenté les magnifiques chansons de La disparition d’Everett Ruess, l’album qui ne quitte pas mes oreilles depuis déjà de longues semaines. Là, sous les lambris et les dorures, quelques privilégiés se pressent et font craquer le parquet pour assister au premier véritable concert de la formation. Mais assez vite, le décor importe peu tant le pouvoir d’évasion de cette musique est énorme. Ils pourraient jouer dans une cave ou une cantine scolaire, sur un rond-point tenu par les gilets jaunes ou dans un couloir du RER C, le voyage serait toujours au rendez-vous.

Les compositions limpides de l’auteur/compositeur/interprète/grand reporter/réalisateur nous emmènent où bon leur semble, au gré de vents plus ou moins forts, plus ou moins chauds, plus ou moins réguliers. Et nous voilà téléportés dans un décor de western, sortis de notre routine, petits devant l’immensité des éléments et la grandeur de leur beauté.

Si l’on connait depuis longtemps le pouvoir d’émotion de la voix d’Emmanuel Tellier , la découverte de cet album est l’impressionnante voix de Cassandre Berger qui accompagne le chanteur sur de nombreux titres. En symbiose parfaite avec le grand ouest, sa voix prend possession de la salle sans avoir besoin de forcer. Belle et saisissante, insaisissable comme un pur sang en liberté, intense et captivante, parfois apaisée mais jamais rassasiée, elle charrie son lot de promesses et de menaces entraînant souvent tout sur son passage.  Tantôt roche saillante et lourde terre ocre, tantôt souffle enveloppant, caressant, aérien, elle décolle et survole avec grâce les vastes étendues de nos étonnements, de nos curiosités, de nos émotions volatiles.

Dans leur coin, le violoncelle taquin de Charbel Charbel et la guitare enjouée du maestro Libaux rivalisent de virtuosité dans un duel au soleil, un défi improvisé en haut de la falaise rebelle, chacun refusant de céder le moindre pouce de canyon à l’autre dans une espèce de combat complice où le yin et le yang se poursuivent sans jamais s’échapper. Virevoltant et réjouissant.

Tenus en haleine par ce spectacle enivrant entrecoupé d’extraits du documentaire, nous savons pourtant bien que tout cela devra s’arrêter bientôt. Lorsqu’ils rallumeront les lumières, nous serons comme au réveil brutal d’un rêve aux empreintes imprécises, aux vallées contrastées et à l’issue indécise. Un peu sonnés, le temps de comprendre que tout cela n’était pas complètement réel mais un peu quand même. Nous attendrons un rappel comme nous replongerions dans notre rêve interrompu. Encore une dose, une dernière.

Je radote, mais la beauté de ces compositions me semble immortelle, presque surnaturelle. La force de ce projet est peut-être là : ressusciter l’énergie et l’envie de cet aventurier. À travers sa musique, Emmanuel Tellier parvient à nous proposer de grandes parcelles de la beauté à laquelle Everett a été lui-même confronté. Pendant tout le concert, je sais que c’est là que je dois être, maintenant. Et surtout qu’il faudra que j’y revienne. Parce qu’après y avoir goûté, le reste nous paraîtra bien fade, bien terne. Un doux tour de force donc, nous rendre un peu de ces sensations, de ces émotions disparues dans un canyon isolé. Emmanuel Tellier et ses amis font de nous, l’espace d’un concert, des poètes hobos affamés et jamais repus de cette beauté.

Les lumières sont rallumées, les gens chantonnent ou sifflotent My Body You Will Never Find, tube déchirant, nous pouvons rentrer chez nous shootés à l’air des grands espaces, remplis de poussière, de vent brûlant et de nouvelles envies d’évasion. Sereins car nous savons que nous pourrons y revenir quand bon nous semblera : il nous suffira de poser La disparition d’Everett Ruess, sur la platine, de nous asseoir et de fermer les yeux pour partir à nouveau à la découverte de la poésie de la nature et de ses nombreux recoins encore inexplorés.


© Matthieu Dufour