Janvier 1975 : Du Sang pour Dracula – Paul Morrissey.

 

Du Sang Pour Dracula


Année Udo Kier ? L’un de nos acteurs fétiches, dont un hommage fut rendu au dernier festival du film fantastique de Gérardmer, est omniprésent dans toutes les revues cinéphiles. Ce qui nous a donné envie de revoir l’assez mythique Du Sang pour Dracula, première rencontre avec Udo.

Réalisé en 74 par Paul Morrissey, Du Sang pour Dracula est-il toujours légitime en 2019 ? Car dans son approche de la démythification de la figure vampirique, le film, si l’on cherche à lui trouver un quelconque ancrage réaliste, est moins noble qu’Only Lovers Left Alive (Jarmusch), beaucoup moins personnel que le Nosferatu d’Herzog, pas aussi contemporain que ne l’était Abel Ferrara au moment d’envisager The Addiction. Et même Les Prédateurs (Tony Scott) détient, en filigrane, un propos bien plus consistant que la tentative morrisseyenne de ramener la créature inventée par Bram Stoker vers les rives du social.

Qu’aimions-nous lors de la vision Du Sang pour Dracula, en VHS, au début des années 80 dans la collection René Chateau « Les films que vous ne verrez jamais à la télévision » ? Udo Kier, essentiellement. Découverte de l’un de nos acteurs cultes. Première sensation d’une modernité allemande qui s’insinuait en Italie (le film fut produit par Carlo Ponti et tourné à Cinecittà), et qui allait ensuite propager son étrangeté au Danemark (Lars von Trier) puis en Amérique (Gus Van Sant). Nous n’avions pas vu qu’Udo Kier jouait dans Suspiria, et nous ne savions pas encore qu’il s’agissait d’un acteur fassbinderien. Or, avec le recul, l’anachronisme du film de Morrissey ne tient qu’à la décadence aristocratique avec laquelle Udo Kier, préfigurant ses futurs rôles chez Fassbinder, décompose le cliché du vampire.

Rappelons-le : Du Sang pour Dracula met en scène un vampire roumain qui, dans une époque à l’apogée marxiste, ne trouve aucune vierge pour se nourrir, ce qui le contraint à s’expatrier en Italie car, dit-on, le catholicisme oblige encore le pays à gérer la question du mariage selon une tradition dorénavant obsolète (l’épouse doit être pure au moment des noces). Udo Kier jouait l’élégance déphasée, le romanesque fatigué, cela dans une histoire qui devait beaucoup à la libération sexuelle des années 60.

Là où le film reste intéressant, c’est justement dans la façon dont Paul Morrissey associe le Parti marxiste des années 70 à la culture hippie des 60’s – et comment Udo Kier, face à ces deux tendances, se perd dans le vieux monde. Certes, Du Sang pour Dracula n’outrepasse jamais le schématisme du ce qui gît derrière (les filles promises par le marquis italien à Dracula sont toutes, secrètement, des perverties sexuelles), et se contente d’une faucille peinte sur un mur pour signaler l’appartenance politique d’un personnage. Ces deux mouvements historiques s’assemblent, assez stupidement il faut le dire, et bien qu’ils ne disent absolument rien de concret, ils rehaussent pourtant l’anachronisme du comte Dracula en pleine génération Warhol (c’est finalement le sujet du film).

Du Sang pour Dracula n’est qu’un baisodrome Factory qui prendrait racine dans un beau château italien : Joe Dallessandro est toujours le mec, et des actrices telles que Stefania Casini (vu chez Bertolucci et Argento, tout de même) et Silvia Dionisio (ex épouse de Ruggero Deodato) y incarneraient les Viva et Sedgwick de cette transposition libertaire, donc qui se voudrait moderne, de Stoker. Toute référence au communisme n’est qu’image, rappel d’un inconscient collectif (comme une bouteille Coca-Cola, le visage de Marilyn ou la soupe Campbell – preuve que Warhol, malgré les dires de Morrissey, fut néanmoins influent dans la confection visuelle du film).

Bien plus que lors de son précédent Chair pour Frankenstein, Morrissey déterre une mythologie littéraire pour l’adapter à l’univers Warhol. Cela passe ainsi par la parodie des films Hammer, par une érotisation explicite des mœurs (comme hier dans Trash et Flesh), par cette idée d’un film contrebande… Sur ce point, le Dracula de Morrissey / Warhol vieillit très mal. Trop d’époques amalgamées, aucune à l’arrivée.

Sauf qu’Udo Kier est une créature importée dans la débauche Warhol. Il n’est pas hustler comme Dallessandro, il n’est pas vraiment pop (mais le deviendra ensuite, chez Madonna) ni en phase avec la Factory. Il est tout simplement parfait pour signifier la beauté d’une ère révolue. Pour montrer, même dans un état de fatigue suicidaire, une morale de la monstruosité (quémander le sang des vierges) qui n’aurait plus cours lors d’une époque consentante : se laisser vampiriser pour quinze minutes de gloire puis mourir vite.

Freak fragile, tourmenté, mais inquiétant : la façon dont Morrissey regarde Udo Kier deviendra, en plus complexe, la principale caractéristique de l’acteur chez Lars von Trier (qui le transformera en un corps malléable, ni Diable ni Christ, dans The Kingdom – son rôle le plus barré). Qu’il tourne pourtant chez des grands (Fassbinder, Van Sant, Jancsó) ou dans des Z américains, Udo Kier, ce que préfigurait Du Sang pour Dracula, imprime à l’écran une chose primordiale : un regard d’enfant blessé, en contraste avec son visage dangereusement manipulateur.

Chez Morrissey, nous ne savons pas toujours si Udo / Dracula veut boire le sang des vierges, ou bien s’il ne s’agit pas d’une excuse pour enfin coucher avec une femme. Car les yeux tristes de ce Dracula asexué semblent indiquer que la créature aimerait bien rejoindre l’époque contemporaine pour joyeusement copuler avec la faune Warhol. Udo Kier incarnait donc le premier vampire puceau du cinéma.


© Jean Thooris


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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