Chronique – 49 Swimming Pools – Songs Of Popular Appeal.

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Alors bien sûr on pourrait commencer par citer des noms, des influences qui prouveraient le bon goût de la troupe emmenée par Emmanuel Tellier, faire référence à ces années dorées de la pop anglo-saxonne, disons entre 83 et 89, rajouter quelques figures tutélaires et incontournables de chaque côté des océans, parler de la connexion avec le grand Peter Milton Walsh de The Apartments, mais cela ne sera pas nécessaire : pour paraphraser Reverdy, il n’y a pas de bon goût, il n’y a que des preuves de bon goût. Et les preuves sont une nouvelle fois étalées devant nous, indiscutables : ces 13 chansons impeccables qui n’ont rien à envier en la matière à celles des supposés modèles. Et puis je crois qu’à partir d’un moment, on peut aussi laisser les artistes tranquilles avec cette histoire d’influences et supposer qu’ils font tout simplement la musique dont ils ont envie, sans se demander à chaque fois qu’ils composent si leurs accords de guitares sonnent comme ceux des Duponds ou si leur voix rappelle celle du leader des Durands.

Emmanuel Tellier et ses camarades (Étienne Dutin, Fabien Tessier et Samuel Léger) aiment les chansons, écrites, construites, ils pratiquent depuis longtemps le songwriting, cet artisanat minutieux et savant qui consiste à concevoir des petites histoires musicales, à raconter en quelques minutes un destin, une rencontre, une vie, une soirée, un voyage, un rêve, une traversée, ces histoires qui doivent tenir debout toutes seules, sans artifices, sans béquilles, sans glue, cet art qui vous place inconsciemment en quête perpétuelle de LA chanson pop idéale, la chanson parfaite, graal de tous ces rêveurs, de tous ces faiseurs talentueux. Pour accomplir cette quête, où tout du moins s’en approcher il faut être libre : posséder une véritable indépendance d’esprit, cette capacité de résister à la mode, à la pression d’un environnement musical bordélique, suivre ses envies, à son rythme, à sa main. Et s’en donner les moyens comme l’ont fait les 49 Swimming Pools.

Cette indépendance est une constante dans l’histoire de la galaxie Tellier, depuis la défense de goûts musicaux précis en tant que jeune chroniqueur chez les Inrocks « canal historique » jusqu’à la personnalité et la production des différents groupes qui ont jalonnés son parcours : il fallait être libre pour oser une pop anglaise dans sa langue maternelle ou tenter un rock français qui ne sonne pas variété (Chelsea, Melville avec Étienne Dutin déjà). Il fallait encore se sentir libre pour sortir un double concept album (« The Violent life and death of Tim Lester Zimbo » en 2011) alors que le marché du disque se cassait sévèrement la figure et que l’attention du public était soit disant en voie de disparition. Les 49 Swimming Pools ont fait le choix de l’autonomie, ils écrivent et enregistrent quand ils veulent, à leur rythme, dans leur propre studio. Alors que de nombreux projets peinent à vivre, que d’autres médiocres sont surexposés, il est rassurant de voir des artistes qui arrivent à tracer leur route, à faire une musique qui leur soit propre, à chercher la qualité plutôt que la quantité : toucher moins de gens mais les toucher mieux, vraiment, et pour cela prendre le temps. C’est plutôt une bonne nouvelle.

Et ce nouvel album alors ? Une vraie réussite avec des pop songs éclairées et raffinées plein les recoins : ces mélodies singulières qui n’appartiennent désormais qu’à eux, des compositions hyper élégantes, précises, délicates, tout en nuance, et ces orchestrations ambitieuses mais accessibles et immédiates. Les membres du groupe se complètent idéalement, jouent en confiance comme les amis qu’ils sont, ne se marchent jamais dessus et évitent en permanence la tentation d’en faire trop, d’en rajouter. Le tout est porté par la voix singulière d’Emmanuelle Tellier, un je-ne-sais-quoi qui accroche l’oreille, inspire confiance, comme une complicité, une empathie vocale, une connexion, une aspérité dans le grain qui nous embarque dans ces histoires. Une voix qui fait sans cesse écho à nos fragiles espérances, à nos errances nocturnes, à nos joies éphémères, à nos quêtes insatiables, bref à notre vie.

Après une ouverture en fanfare avec « Oceans » et ses chœurs qui suspendent le temps, arrêtent les cœurs l’espace d’un instant et les extirpent d’un quotidien routinier, vient le solaire « I’m The Driver » qui convoque à la barre nos âmes voyageuses, l’appel du large, des grands espaces, qu’ils soient géographie continentale, voyage sidéral ou territoires amoureux et intimes. Avec « Mary Queen of Scots » le voyage se poursuit dans la lumière des saisons qui démarrent, « The Dunbar Number » convie les amis à la fête, une symphonie délicate partagée et « I Eat Your Fire » emballe l’histoire avec son riff et sa mélodie addictifs. On est déjà quasiment à la moitié de l’album et on n’a pas vu le temps passer. C’est toujours le cas quand on passe un moment avec des amis bienveillants et chaleureux. « She’ll Build Castles », ballade pop chaude et suave calme un peu le jeu, juste le temps de se poser avant que « The Bright Light (She’s the Only) » ne ravive la flamme pas vraiment éteinte avec son refrain entêtant. « Shiver », pure merveille précieuse, porte bien son nom et touche corps et âme : elle rejoindra sans aucun doute la ronde de ces chansons rares qui vous accompagnent sans jamais vous lâcher, fidèles miniatures intimes que l’on garde à portée de main et de cœur en permanence pour les soirs de moins bien. Après cette émotion à fleur de peau, difficile de parler avec lucidité de ce qui suit, « Snow Grass Apples » comme un interlude permettant de retrouver ses esprits, de souffler avant de repartir sur des chemins pop plus escarpés, de poursuivre la route vers les sommets, « All Metal and Glass, This City Stands » et ses chœurs qui s’élèvent vers le ciel, « Diego Half-Man Half Horse », enlevé, brillant, libre, éclairé, et toujours ces chœurs enivrants. Le magnifique « Train and bathers » fait monter des envies de lâcher prise, de poursuivre la soirée, le voyage, ces prolongations où les masques tombent peu à peu, où les langues se délient enfin, où l’on touche du doigt une forme d’authenticité, les murailles sont à terre, les armures fendues, on est un peu seul avec sa nudité, sa vérité posée au creux des mains cherchant avec qui la partager, ces moments où l’on sent qu’un verre de plus et ces notes de piano pourraient bien faire arriver quelques larmes, de joie, de mélancolie, peu importe. « From the Rooftops » vient nous saluer, voilà le moment du départ attendu, redouté, il faut bien que cela se termine un jour, mais c’est une fin à l’image du voyage, de la rencontre, de la soirée, de la traversée, une fin pleine d’espoir, la promesse de nouvelles aventures, d’autres espaces, de rencontres futures, complices et riches, ce n’est évidemment pas un adieu. Un « au revoir » qui caresse et réveille, un « au revoir «  qui enveloppe et réchauffe, un « au revoir » qui se prolonge, main dans la main, personne ne voulant prendre le risque de rompre le charme, personne ne voulant vraiment y aller, les mots sont vains, les regards suffisent, les paupières se ferment au ralenti, les paupières prient pour qu’il ne soit pas trop tard. Mais il faut y aller. Se jeter à l’eau. Libres. Rejoindre le continent, la terre ferme, le port, la jetée ou la rive. Avant de bientôt traverser les océans à nouveau. Comme des envies de nage libre.

© Matthieu Dufour

 

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 Sortie le 22 septembre.

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