Prénom Carmen de Jean-Luc Godard : qu’est-ce que c’est, L’Aurore ? (by Jean Thooris).

 

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Mort du cinéma

Godard est souvent parti de textes préexistants afin de concevoir ses films : L’Odyssée (Le Mépris), la Bible (Je Vous Salue, Marie), Amphitryon (Hélas pour moi), Le Roi Lear (King Lear) ou donc, pour Prénom Carmen, le Carmen de Mérimée. Dans chaque cas, l’œuvre littéraire n’est qu’un point de départ, un simple moteur à inspiration. Jean-Luc Godard, dixit lui-même, n’est pas très bon scénariste ; d’où son besoin de puiser le verbe chez autrui afin de construire une mise en scène finalement très éloignée de l’axe originel. Car un film de JLG dévie toujours de son inspiration première.

Dans Prénom Carmen, tout renvoie pourtant à Mérimée : Joseph (non plus soldat mais vigile armé) tombe amoureux de Carmen (non plus bohémienne mais braqueuse de banques), et celle-ci, corps érotisé jusqu’à la déraison, finira bien sûr par le rejeter. Le film ne traite cependant en rien de l’idylle amoureuse, de la trahison sentimentale ou de la passion névrotique. Godard part ailleurs, il trahit Mérimée de la même façon que Carmen utilise Joseph.

Au moment de tourner Prénom Carmen, Godard est en plein trip « mort du cinéma » (prédiction – très exagérée – également formulée, en ce temps-là, par Serge Daney). Chez le cinéaste, aborder la « mort du cinéma » signifie paradoxalement lui envisager un nouvel horizon, une possible réinvention. Ce n’est pas le cinéma qui va mourir, mais le cinéma tel qu’on le connaît. Pour devenir autre chose. Oui, mais quoi ? Godard utilisant le langage Arriflex, il n’argumente que d’un point de vue technique, jamais sociologique. Or, en 83, l’image télévisuelle concurrençait la pellicule, le Septième Art tremblait face au poids de plus en plus dominateur de la TV. Prénom Carmen ne parle que de cela : de quelle manière le cinéma pourrait-il se différencier du petit écran ?

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Télévision

Pour mieux trouver des hypothèses de survie, il faut d’abord montrer l’ennemi, l’inclure dans la fiction en cours. Ainsi, Carmen demande à son oncle cinéaste (joué par… JLG) de tourner un film dans un casino (prétexte pour celle-ci à un nouveau braquage). L’oncle est vieux et malade (sa première apparition se situe dans un hôpital), comme le cinéma. Pire : il doit pactiser avec des producteurs qui ne comprennent rien à son langage. Traduction : Godard appartient à la génération des fossiles et il doit filouter l’argent s’il veut continuer à mettre en scène. Pendant ce temps, la télévision occupe toutes les pièces où gravite le couple, elle s’affirme partie prenante du quotidien. Même éteinte, même diffusant de la neige, elle gît, imperturbable, tel le monolithe de 2001.

Un plan de Prénom Carmen est identique à un autre issu de Videodrome, tourné au même moment par David Cronenberg. Chez Godard, Jacques Bonnaffé (Joseph) s’accouple littéralement à un écran TV ; chez Cronenberg, James Woods incruste son visage dans un poste montrant les lèvres pulpeuses de Debbie Harry.

Videodrome prophétisait le devenir virtuel de chacun : ne s’exprimer que par des bandes vidéos et refuser le contact humain – voilà qui annonçait l’actuel quotidien Facebook et Instagram. Sans aller aussi loin que Cronenberg, Godard, avec Prénom Carmen, travaille la mélancolie des 80’s : l’image change, le spectateur devient téléspectateur, les cinéastes se transforment en clippeurs.

Le corps fatigué de JLG, et la présence de Jean-Pierre Mocky (qui, à cette époque, abordait les mêmes thématiques que Godard – A Mort L’Arbitre !, Y a-t-il un Français dans la Salle ?), montrent une vieillesse qui accepte, non sans ironie, de pactiser avec le fric et les producteurs, pour finalement n’en faire qu’à sa tête.

Ce sujet (la commande et l’argent), Godard l’abordera concrètement, en 85, avec Détective : un film de producteur (Alain Sarde), avec une star (Johnny Hallyday) et un genre codifié (le polar) – que JLG, loin du résultat grand public escompté, orchestrera selon l’idée « comment construire un film personnel basé sur une idée commerciale ». Avec Prénom Carmen, l’heure est encore à la foi, à la nécessité de filmer librement un territoire vierge.

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Cinéma

Prénom Carmen a ceci d’étrange que l’apport de Mérimée reste assez trouble. Godard utilise-t-il le mythe Carmen comme une base malléable, comme un socle lui permettant de bifurquer vers un questionnement (purement visuel) opposant cinéma et télévision ? Ou bien le retour fondateur à la littérature est-il gage de solution, de remise à zéro ? Il semble que la deuxième option détermine les origines de Prénom Carmen.

«Comment ça s’appelle, quand tout le monde a tout gâché et que tout est perdu, mais que le jour se lève et que l’air quand même se respire ? »

« Cela s’appelle L’Aurore, mademoiselle.»

Ce dialogue, qui conclut Prénom Carmen, invite les cinéastes à revenir aux fondamentaux, à ne pas oublier L’Aurore de Murnau (la référence absolue de Jean-Luc). C’est-à-dire : les visages, le son, le silence, le paysage, un corps dans une nature, le calme (il est également permis d’y déceler une complicité avec Duras, Straub / Huillet et Varda).

Prénom Carmen, avec le recul, reste moins incandescent que Je Vous Salue, Marie, même s’ils partagent des optiques similaires : la musique classique dictant un découpage limpide, sans effet ni tricherie ; le corps de l’actrice, vecteur de désir et d’offrande ; la mythologie pour un retour aux années Lumière.

Godard, afin de contrecarrer la platitude télévisuelle, se fout éperdument de la parole (donc de l’information directe) et préfère à la lisibilité du dialogue la science du montage, les correspondances musicales, l’ouïe plutôt que la verbalisation explicative. Avec au centre, un corps féminin.

Sauf que, dans Prénom Carmen, l’actrice Maruschka Detmers (superbe) ne dépasse jamais le stade de la sensualité théorisée. Elle est une figure, un point que JLG ne fantasme guère. C’est particulièrement limpide lorsque Godard observe Myriem Roussel (son amoureuse de l’époque, ici dans un petit rôle) : soudainement, la caméra s’oublie, le film n’existe plus, le temps devient aléatoire.

Prénom Carmen est un grand Godard, mais il lui manque ce que JLG dénichera ensuite dans Je Vous Salue, Marie : le portrait comme seul sujet, avec une caméra totalement ébahie face à la femme filmée. L’Aurore, c’était Myriem Roussel (la Marie du titre), donc la muse, rien de plus.


© Jean Thooris