Chronique – Sandy (EP).

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J’ai toujours adoré ces (in)confortables situations d’entre deux, de passage, de bascule. Les fins des saisons, les solstices, les équinoxes, les premières heures d’une relation amoureuse, les fins de soirée, les before, les chill out, les montées, les descentes, le lever du soleil. Le corps et le cœur coupés en mille morceaux, les pensées éparpillées façon kaléidoscope dans ces zones de non droit psychologique que la république de la raison a courageusement abandonné aux sentiments les plus libres, les plus contradictoires, les plus étranges. Ça ressemble un peu à l’adolescence, à ces paradoxes assumés, à ces bouffées de bonheur immédiatement pris en chasse par une mélancolie tenace, pugnace. Cette bouteille à moitié pleine, à moitié vide.

En cette rentrée qui annonce des mois à venir remplis de violence et de débats nauséabonds, d’insultes à l’intelligence et à la bienveillance, savoir que l’étincelle va jaillir de nouveau de certaines rencontres, de certains mots. Le spleen n’est pas une tare, pas toujours un poids. Il n’est que la conséquence de cette satanée lucidité. Celle des êtres qui ne se mentent pas. « Un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l’intelligence. » selon Ferré. Le même qui disait que le bonheur n’était rien d’autre que « du chagrin qui se repose » et conseillait de ne pas le réveiller.

Le magnifique disque de Sandy (nouvelle sortie des décidément irréprochables Monopsone) est la bande son idéale de ces périodes incertaines où les plus sages éviteront de se vautrer dans la noirceur vaine mais n’arriveront pas non plus à se réjouir totalement. Les entrelacs des new yorkais s’immiscent dans les interstices à peine visibles qui peuplent nos rêves éveillés, se glissent en vous dans un état de pleine conscience, font leur chemin calmement mais surement. Bien sur on pense aux Chromatics, à Beach House et tant d’autres. Mais il y a ici une forme de mise à distance bienveillante et vaillante, singulière, une humilité rafraichissante, comme pour nous protéger de nous même, cette voix qui plane et fait planer, cette syncope lointaine qui prouve qu’il y a encore de la vie là-bas, ces réminiscences de quelques vagues nouvelles, anciennes, froides. Peu importe finalement. Le disque de Sandy s’inscrit dans son époque. Il en est la fois un symptôme et un remède. Une évidence contemporaine.

L’envie de m’attarder encore quelques instants sur le front de mer, sa main dans la mienne, de me laisser encore aller quelques minutes sur un dance floor dépeuplé, une dernière clope, tenter de lire l’avenir dans les volutes. Remplir le coffre mais ne pas encore monter à bord. Sortir dans la fraîcheur du petit matin dans les rues ravagées par le tourbillon de la nuit passée. Passer devant les rideaux de tôle baissés pour une durée indéterminée. Marcher d’un pas incertain, un sourire un peu niais accroché aux lèvres, cette musique lancinante, cette voix magnétique en tête. Conscient de tout et sûr de rien. L’espace d’une trêve. Un peu de beauté. Un peu de douceur. Dans ce monde brut.

Merci Sandy.


© Matthieu Dufour