Chronique – Institut – Spécialiste mondial du retour d’affection.

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La voix est là, immédiate, présente comme une évidence contre laquelle on a envie de se lover. Elle est amicale, douce, presque thérapeutique. Elle fait corps avec une musique soignée, élégante. Elle empile avec grâce et facilité des mots familiers tirés de nos comptes-rendus de réunion, de nos messageries, de publicités ratées, d’articles de presse inutiles, de clichés contemporains, de légendes urbaines, d’entretiens d’embauche, de posologies médicamenteuses, de vœux pieux, de sondages évidents, de PV de police, de bavardages de comptoir. Elle incruste dans nos oreilles des images à l’apparente banalité, tous ces polaroids pris sur le vif dans nos rues, nos trains, nos salles de sport, nos sites de rencontre, nos conseils des ministres, nos commissariats de police, nos salles de bain, nos dance-floors. Elle déroule avec détachement des listes de tâches, de courses, de doléances, d’espoirs lâchés, d’activités, to do, work-list, ne pas oublier, urgent, penser à, priorités prioritaires. Elle accumule des scènes de nos routines quotidiennes, elle sature l’espace à l’image de nos villes, de nos vies, de nos disques durs, des mémoires de nos smartphones, pleins à craquer de vide et de superflu, de selfies flous, de résultats de tests ADN, de cette quête permanente de l’occupation de l’espace, de la parole. Bidonvilles virtuels anarchiques, surpeuplés et fragiles.

Album brillant et impeccable du début à la fin, le deuxième disque d’Institut est une belle réussite qui a immédiatement pris de bonnes parts de marché dans ma discothèque. Intelligence du propos, musicalité et cohérence de l’ensemble, le charme opère sans flancher. On le sait depuis longtemps, seul l’art peut dire la vérité. Il ne se ment pas. La vie est fiction, comédie, faux-semblants. Comme d’autres peintres lucides du quotidien (Mendelson, Houellebecq, Le Flegmatic, Les Lignes Droites, Centredumonde, chacun complètera avec ses propres chouchous), Institut nous met le nez dedans. Ils le font avec une classe immense et un goût certain. Sans moralisme, sans vulgarité. On n’est pas chez des donneurs de leçons mais chez des dandys surdoués, éclairés et bienveillants qui nous renvoient simplement à notre condition de patchworks égocentrés, de kaléidoscopes déprimés faits de multiples fichiers corrompus qui ne sont plus connectés entre eux malgré l’abondance d’hyperliens.

Hypnotique et salutaire. Lucide et poétique. Réaliste et ironique. Jouissif et entêtant. Surréaliste et vivifiant. Comme une psychanalyse électro post-moderniste. Une bouffée d’air. L’envie soudaine de prendre l’air. De jeter son carnet de mandalas à la poubelle. De désinscrire ses enfants du piano, du poney, du tennis, du violon, du dessin, de l’orthophoniste, de la pédo-psy, des cours de chinois, d’informatique, de théâtre, de conduite accompagnée. De les laisser partir seuls dans la campagne, sans mouchard, sans téléphone, sans penser à Emile Louis ou Marc Dutroux. Espérer qu’ils rentreront les genoux écorchés et des mensonges plein la musette. De partir en voyage sans guide touristique. De débrancher. D’écouter son intuition. De ne plus parler pour ne rien dire. De remettre un peu de (non) sens dans tout cela.

Une autre forme d’addiction.

Spécialiste mondial du retour d’affection.

Ce n’est rien de le dire.


Matthieu Dufour