COSMOS (ANDRZEJ ZULAWSKI) : ICI, AILLEURS by Jean Thooris.

Cosmos


Il y a bien longtemps qu’un film n’avait semblé aussi ouvert sur le monde tout en construisant une narration à ce point fermée sur elle-même. Le principe de Cosmos est du style funambule – il s’agit de ne pas perdre l’équilibre, de mesurer chaque nouveau pas, d’éviter l’opaque. Car ici, tout fait sens mais rien ne s’explique. Dès le début, Zulawski égrène des signes qui possèdent obligatoirement une légitimité : un moineau pendu dans la forêt, une servante avec une bouche viciée, une fissure sur le mur. Andrzej, qui s’inspire vraisemblablement des intrigues à la Edgar P. Jacobs (ou, du moins, qui accole un univers façon Blake et Mortimer à son adaptation de Gombrowicz), oblige le spectateur à l’interprétation  freudienne. Ainsi donc : présage d’une innocence sacrifiée ? Beauté derrière la monstruosité et vice-versa ? Pension familiale qui s’apprête à flancher ? Oui… mais non. L’ingéniosité de Zulawski consiste à jouer avec l’inconscient du spectateur, à lui fournir les clefs de son film pour mieux changer la serrure dès la séquence suivante. Un peu comme chez Polanski (Le Locataire, particulièrement), Cosmos est une œuvre à la limpidité troublante mais qui joue avec les réflexes cinéphiles de chacun, pour finalement s’amuser de l’évidence offerte.

La puissance de Cosmos réside dans son ludique. Zulawski cherche à éviter l’allégorie universelle (en ne tournant pas un film situé dans la Pologne d’avant La Seconde Guerre Mondiale – comme dans le livre). Pour que les mots de Gombrowicz puissent s’incarner à l’image, il faut accentuer l’aspect farcesque de l’objet film. Déplacé dans un ailleurs indéchiffrable (tourné par un Polonais, en langue française, au Portugal), Cosmos joue beaucoup de ce nulle part afin d’en extraire une sève pas loin du vaudeville. Car dénué de contexte, le schéma présenté (une famille, une jolie fille, deux inconnus séducteurs) est propice à toutes les éventualités : passion bergmanienne, drame pasolinien, paranoïa polanskienne ? Maitrisant parfaitement son matériau, espiègle à l’idée de composer une partition sur du Gombrowicz, Zulawski se détourne très vite des références attendues et enclenche un jeu de pistes faussement potache. L’humour (la blague) désamorce volontairement l’onirisme freudien de l’ouvrage, et laisse à penser que chaque personnage détient son propre cosmos enfoui (il est possible d’envisager le titre du film au pluriel). Si le personnage de Witold est obsédé par le décryptage (des sentiments, des signes), il se heurte, tout comme le spectateur, à une forme inédite d’impénétrable : l’entourage raisonne avec logique mais n’en dévoile jamais le fonctionnement interne (Jean-François Balmer, stupéfiant, délivre de longs monologues habités, incandescents, mais le sens de ses monologues n’appartient qu’à lui).

Les précédents Zulawski orchestraient tous une danse de morts. L’humour y avait déjà sa place (en soi, L’amour Braque est une comédie) mais le gouffre ne faisait aucun doute. Cosmos, inversement, dénature l’éventualité d’une tragédie. Une tranquillité aiguille le paroxysme des protagonistes, aimer violemment n’inclue pas forcément le point de non-retour. Witold peut donc fantasmer sur Lena, il ne risque rien : cette dernière, visuellement séductrice, n’est qu’une fille simple, un peu creuse, vraiment pas dangereuse. Et si le suicide se manifeste, in fine, il ne concerne pas les désignés (Witold, Lena) mais la figure de l’innocence joviale (l’amoureux de Lena), de même que le générique de fin se permet de revenir sur cet acte suicidaire en en explicitant la théâtralité (ou le côté « ce n’est qu’un film »).

Difficile également de ne pas envisager Cosmos tel un pied de nez ludique à l’encontre du cinéma français ; du moins contre ce que Pascale Ferran nommait « le cinéma du milieu » (c’est-à-dire ni vraiment auteur, ni vraiment commercial).

Zulawski s’amuse à reprendre certains archétypes propices à un film français bien peigné, bien explicite dans son propos, convenablement poussiéreux : le couple bourgeois, le jeune acteur dandy (aux airs de Louis Garrel), une histoire d’amour contrariée, une structure évoquant le roman d’apprentissage (Zulawski reste très 19ième). Sans prise de position, le cinéaste replace les « figures-repères » dans un scénario qui en dévie la norme consensuelle : Jonathan Genet (Witold) donne une substance hallucinée plutôt que séductrice à son personnage, Victória Guerra (Lena) n’est pas une vamp démoniaque mais une fille assez quelconque, Sabine Azéma accorde délicatement (à la note près) l’exubérance inquiétante à l’excès théâtral génialement distancié, Balmer imprime une mélancolie façon gentil nounours… Zulawski, moins rentre-dedans qu’à l’accoutumé, se pose calmement et cherche à faire comprendre qu’un autre cinéma français est possible, qu’il est primordial d’inventer plutôt que de louer allégeance à du b.a.-ba naphtaline.

Quinze années séparent La Fidélité de Cosmos (entre-temps, personne ne voulait produire Andrzej). Pourtant, dans les deux films, une sérénité se perçoit. Jusqu’à Szamanka, la fièvre habitait Zulawski : il fallait, pour reprendre les mots prononcés par Lucas Kessling (Francis Huster) dans La Femme Publique, « ne pas jouer comme si Dieu n’existait pas ». D’où un tourbillon dévastateur, un microcosme (plutôt qu’un cosmos) se dépatouillant à cor et à cri. Ce cinéma-là était en guerre. Or, comme tous grands metteurs en scène vieillissants, Zulawski, avec La Fidélité, contemplait son inclinaison fataliste avec une touchante résignation. La mélancolie supplantait la colère, la tendresse prenait le dessus sur les flammes de l’enfer. Cosmos, lui, est le film d’un jeune septuagénaire empli d’entrain et d’enthousiasme, de fougue et d’idées dynamiques (la mise en scène de Cosmos est la plus inventive que l’on vît depuis des lustres).

La seule frustration procurée par le dernier film d’Andrzej Zulawski se trouve ici : de la douceur de La Fidélité à la joyeuseté de Cosmos, l’industrie du cinéma, par sa frilosité, a privé le fan zulawskien de quelques étapes primordiales afin d’en comprendre l’évolution humaine.

Mais qu’importe : œuvre fatalement testamentaire (du reste, Zulawski pensait chacun de ses ouvrages comme son ultime), Cosmos, à l’instar de tous les derniers films de « vieux », détient une légèreté ainsi qu’une tonalité badine qui le rangent auprès d’autres conclusions apaisées issues de grands maîtres : Gens de Dublin (John Huston), Eyes Wide Shut (Kubrick), Sarabande (Bergman).


Jean Thooris