Requin Chagrin, la joie !

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À l’époque de l’überisation star, terminées les trajectoires monolithiques dans la musique aussi : à ce titre, le parcours de Marion Brunetto, cœur de Requin Chagrin est exemplaire et inspirant. Montée à Paris pour suivre des études de dessin, celle qui jouait de la guitare à Ramatuelle se lance en autodidacte à la batterie en intégrant les groupes Alphatra puis The Guillotines. Marion Brunetto s’essaye avec brio à la composition. De sa chambre sortiront alors Adélaïde, Le Chagrin, Rose ou encore Ciao Rubello, un éclatant chapelet de perles précieuses comme autant de tubes évidents. Comme autant de morsures dans nos cœurs fragiles et de coups de soleil sur nos cœurs trop pâles. Quelque part au-dessus, un peu en retrait sa voix légèrement désincarnée, voix off de nos errances amoureuses, de nos erreurs répétées et de nos espoirs rescapés. Rejoint par trois garçons dans le vent le groupe monte sur scène et fait vite la démonstration de sa classe. Suivi par un noyau de fidèles, les Requin Chagrin enchainent les dates avec l’assurance de vieux requins de studio et l’élégante énergie de jeunes premiers dans un réjouissant et redoutable mélange de maitrise et de fraicheur. Promesse de lendemains qui chantent et qui dansent.

En songwriting non plus, invoquer une lignée unique n’est plus de mise et c’est tant mieux. Ce sont probablement les influences multiculturelles de Marion (Indochine, Kevin Morby, Shimmering Stars, Pixies, Eli & Jacno et quelques autres) qui font la singularité de son écriture. “J’ai été convaincue par le chant en français grâce à ces deux groupes que j’ai rejoint”, nous confie-t-elle. “Leurs styles sont très différents, ça m’a aidée à diversifier mon jeu et à étoffer ma culture musicale (niveau garage par exemple). J’ai fait mes premiers concerts parisiens, une première tournée, des sessions d’enregistrement, etc. J’ai appris plein de trucs !” (ITW Magic).

Mis en ligne en décembre 2014, et après 22 écoutes sur soundcloud, Adélaïde est repérée par l’équipe de défricheurs de La Souterraine et directement expédié sur le Vol.5 de leurs compilations le 7 janvier 2015. Tout s’accélère. Rose suit Adélaïde, les compositions de Requin Chagrin s’enchainent pour aboutir à un album éponyme (mise en ligne le 1er septembre de l’album en téléchargement libre sur www.souterraine.biz). Le 31 octobre l’album sort en vinyle 10″ édition limitée (300 exemplaires) chez Objet Disque. Et le 29 avril 2016 il ressort enrichi d’un titre, en vinyle et numérique sur Almost Musique.

Mais il n’est pas ici question que de disque ou de mélodie. Requin Chagrin pourrait être un nouveau modèle, un vrai groupe façon de punk rock 3.0 où à part Marion, aucun musicien ne joue dans une autre formation. Fait rarissime, le batteur et le clavier n’ont même jamais été dans aucun groupe. Indispensable et rafraichissant à un moment où l’industrie du spectacle vivant adore les « one man bands », flexibles et qu’on peut mettre partout. Un groupe activiste, militant et doté d’un enthousiasme intarissable à tourner, faire des concerts dans toute l’Europe.

Empreinte de liberté et de fraicheur, intemporelle et pourtant tellement contemporaine, la musique de Requin Chagrin est une cure de jouvence cathartique à base de refrains entêtants et de mélodies imparables. Impossible en effet de résister à cet appel de l’adolescence tourmentée et l’insouciance intranquille. A l’heure où se multiplient les reformations d’antiques gloires, encourageons la nouvelle vague : elle est là. En attendant la suite de la déferlante, profitons de la sortie chez Objet Disque de l’album en CD, accompagné d’un titre inédit. Si ce n’était déjà fait, Poisson Lune achèvera de convaincre les sceptiques. Car les morsures de ces dents de l’amer ne laisseront insensibles que les cyniques. Les autres aimeront plonger avec délice dans les eaux troubles de l’inéluctable et lumineuse mélancolie de la vie. Requin Chagrin ira loin, soyez-en certains. Indochine et Étienne Daho, maîtres absolus en matière de tubes pop ne s’y sont pas trompés en incluant les Requin Chagrin dans leurs récentes playlists.

Levant le voile sur le choix du nom, Marion a un jour avoué être tombée par hasard sur le web sur la photo d’un « Centrophorus granulosus », requin de l’ordre des squaliformes également appelé Requin chargin : “Il donnait l’impression d’avoir raté sa carrière de requin, il ne faisait pas peur mais juste de la peine.” C’est peut-être la disparition progressive de ses congénères traqués par l’industrie pharmaceutique qui lui avait donné cette tristesse dans le regard.

Dans le monde cruel du show business, même souterrain, le choix d’un nom n’est jamais anodin. Même s’il peut-être le fruit de collisions visuelles et de connexions mentales improbables. Maitrisant sur le bout de ses jeunes nageoires la dimension oxymorique d’une musique diaboliquement euphorisante et joyeusement mélancolique, Requin Chagrin joue avec la sulfureuse réputation de ce prédateur des océans. Du requin, le groupe a adopté cette mystérieuse aérodynamique qui lui permet de sillonner façon torpille mélodieuse les eaux trop tranquilles d’un rock français parfois engoncé dans des poses stéréotypées et une routine mortifère. Surfant toutes voiles dehors, parti à l’abordage de quelques îles aux accords parfaits, le quatuor propose aux mélomanes rêveurs et autres voyageurs immobiles des chansons irrésistibles et addictives brassant avec talent guitares surf, pop indie, et rock-garage. 9 titres qui naviguent entre l’envie de se lever à l’aube pour tomber amoureux et croquer la vie à pleines dents, et celle de se laisser sombrer dans une douce tristesse nocturne et romantique.

Car du chagrin, la jeune Marion Brunetto semble déjà tout connaître du haut de ses 25 printemps. Elle sait déjà que le plus bleu des lagons est aussi composé de quelques litres de larmes coulées et salées. Elle sait que même sous le plus chaud des soleils, le blues de la fin de saison et des amours débutants n’est jamais loin. Mais que tout cela fait de bien belles chansons.

À une époque où le scepticisme et la peur l’emportent, profitons de ce moment de répit « priceless ». Et il n’est plus finalement compte de dire « j’y étais » quand tout a démarré, mais simplement de partager une musique faite pour cela. Love and sorrow. Peace and music. Pop is all.

Cet été vous pourrez les suivre dans différents festivals et ce n’est que justice.

Requin Chagrin je vous aime !


Matthieu Dufour