Requin Chagrin – Bye Bye Baby.


Écrire est un acte d’amour. S’il ne l’est pas, il n’est qu’écriture – Cocteau


On le sait depuis Adélaïde et Le Chagrin, Marion Brunetto sait écrire de sacrément bonnes chansons. De celles qui sonnent immédiatement comme des ritournelles dont les accords et les mots résonnent en nous bien après leur écoute. De celles avec lesquelles on se lève sans trop savoir pourquoi ni comment cette mélodie s’est incrustée en nous. Si ce mot avait encore un sens, on pourrait aisément parler de tubes… Digérant ses influences à toute allure, cette autodidacte multi-instrumentiste nous propose depuis trois disques un univers musical en clair-obscur tout aussi planant qu’euphorisant, allant chercher dans le passé les échos de mondes engloutis pour mieux vivre et dire le présent. Entre brume dream pop, soleil surf rock, noirceur new wave et énergie garage, Requin Chagrin ondule dans les eaux troubles des amours enfuies et des bulles de bonheur éphémères. Mais chez Requin Chagrin la nostalgie n’est jamais amère ni recluse, et la mélancolie souvent étincelante et fière.

Avec Bye Bye Beauty, Marion Brunetto livre un album totalement maitrisé sans pour autant rogner sur l’émotion. Sa capacité à créer des ambiances musicales singulières y est pour beaucoup. Elle partage avec son camarade Rémi Parson (auteur du texte de Nuit B), ce don des atmosphères capables de transcender le format pop initial pour ouvrir entre nos deux oreilles de vastes territoires à conquérir. Dans sa voiture au bord du fleuve, face à la lune pleine, Marion rêve d’ailleurs comme quand elle contemplait les pluies d’étoiles filantes sur les hauteurs de Ramatuelle. Délaissant Pampelonne, la petite fille songeuse a pris de la hauteur et entrepris un voyage aérien, rempli de promesses astrales.

Si l’album s’ouvre là où s’était terminé Sémaphore, il décolle rapidement vers d’autres horizons, vastes et clairs. Une émancipation volontaire, une évolution salutaire, dire bye bye à la routine anesthésiante d’une vie trop écrite, trop prévisible, d’une vie confinée. Les merveilles s’enchainent, plus ou moins euphorisantes, plus ou moins teintées de spleen : Déjà-vu, Bye Bye Baby, Fou, Nuit B, Juno frappent en plein coeur et ensorcellent. Love sonne l’hallali des amours trop sérieuses (terrible et fascinant « Et puis, à cent-mille à l’heure, j’ai brisé ton cœur »). Le voyage est beau, doux, le temps file, on se laisse porter par la voix faussement sage de Marion Brunetto, une voix qui ne lâche jamais sa proie : notre coeur. Un coeur qui finira par rendre les armes au Roi du silence. Défait mais sans rancune. Entaillé mais sans aigreur. Possédé par l’envie d’y retourner, de reprendre la route des étoiles, quel que soit le prix à payer. Car comme le dit si bien Cocteau : « En fin de compte, tout s’arrange, sauf la difficulté d’être… ».


© Matthieu Dufour