Mes Disques Cultes – Dominique Dalcan – Cannibale

Cela fait des mois maintenant qu’au fil de conversations avec quelques amis j’évoque cette idée saugrenue de parler d’albums passés, parfois chéris par d’autres, parfois presque disparus ou détestés par tant ; il y a tellement à dire sur la prolifique production actuelle, pourquoi diable aller chercher des vieilleries archi-chroniquées ou démodées ? L’envie de raconter mes disques cultes tout simplement. L’envie de ne pas céder à l’accélération du temps, l’idée une fois pour toute que je n’arriverai jamais avec mes petites oreilles à suivre l’émergence de tant de projets de qualité, le plaisir de me replonger dans quelques souvenirs jaunis, de remonter l’autoroute de ma vie en faisant quelques haltes, en prenant des routes de campagnes, l’ambition de remettre au goût du jour certains disques injustement décriés. Bref, on trouve toujours une bonne raison…

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Si j’ai hésité avant d’ouvrir cette rubrique, le choix du premier album qui essuierait les plâtres était évident. Quand Cannibale est sorti, ma vie de jeune adulte battait son plein, entre Lyon et Paris, bientôt Londres, ce moment magique où tu peux à la fois sortir jusqu’à pas d’heure, boire et fumer plus qu’il ne faudrait sans pour autant t’écrouler au bureau le lendemain. Ce sentiment d’invincibilité, ce second souffle d’insouciance qui accompagne les débuts d’un âge adulte plein, agité et avide de sensations, cette nouvelle adolescence consciente. Une forme de plenitude tourmentée.

Le précédent album de Dominique Dalcan figurait déjà en bonne position sur les étagères chancelantes de ma discothèque : un style, une voix, un sens du tempo, une élégance, un goût et déjà quelques compositions inoubliées (Promesse Céleste, Nos années bleues, Une épée dans le dos, …). Mais avec Cannibale le coup de cœur et la fusion sont immédiats. Vous avez déjà tout lu sur cet album, le travail de Burgalat, Whitaker, les influences anglo-saxonnes, les ombres de Brian Wilson et autres song writers de génie, je n’y reviendrai pas.

Nos albums fétiches, ces galettes que l’on n’égarerait que pour rien au monde, semblent doués d’une vie propre, comme issus d’une cosmogonie singulière, un genre de big bang musical, comme si suite à quelques collisions d’idées, quelques explosions, quelques accidents tout se mettait en place, laissant place à un système vivant à la portée universelle, une machinerie dont le fonctionnement resterait un mystère pour les plus grands chercheurs mais qui tiendrait en l’air comme par magie.

C’est le cas avec Cannibale : tout, absolument tout depuis la magnifique pochette, de ces couleurs éclatantes mais pas agressives, chaudes, accueillantes, jusqu’au dernier mot, à la dernière note de la dernière chanson, tout est aligné, rien ne dépareille, rien ne semble être là par hasard. Des compositions précises et super élégantes, des mélodies intemporelles et immédiates, un style soigné, les ombres d’un goût musical haut de gamme, une ambition esthétique globale, la magie des propos intimes qui deviennent à la fois les miens seuls et universels, donc partageables avec une poignée de proches. Alors bien sur il y a le talent, le travail, mais aussi ce supplément d’âme, cette empathie, cette humanité, la générosité de livrer ces précieux joyaux sur la place publique. Dominique Dalcan entre avec Cannibale dans la cour de ceux qui réalisent des miracles en une dizaine de chansons, le miracle d’une vie autonome à l’allure éternelle, ceux qui à l’instar d’un Jean-François Coen avec son premier album, d’un Daho (La Notte, La Notte), d’un Bashung (Fantaisie Militaire), d’un Murat (Cheyenne Autumn), offrent un album marqué du sceau de la beauté pure et de l’éternité.

Des premières mesures de Cannibale, mon manifeste de voyageur amoureux de l’époque (« Je n’aime plus les villes, j’irai n’importe, où d’un pas léger futile (…) le long des rochers d’une barrière de corail, heureusement j’ai trouvé le goût des retrouvailles ») jusqu’au voile pudique jeté sur ce brillant disque par Au bénéfice du doute, je connais chaque recoin de ce disque essentiel que je parcours régulièrement les yeux fermés au bord de l’abandon comme enfin on apprend à lâcher prise.

Le tubesque Le Danseur de Java et ses envolées irrésistibles qui ressemble trait pour trait à l’idée que je me fais de la chanson pop parfaite (« Et je marche à petits pas… »), l’orientale et envoutante La Lionne, l’incroyable Happiness « refusant la rime à l’heure assassine », Une Saison Unique à la beauté douce et subtile, Les 4 volontés irrésistible et sensuelle (« quelle importance tout a changé, je n’ai d’autre souffrance que celle d’un condamné »), Brian et ses « chansons faciles, Comme Un Ténor (« toi mon double, toi mon frère brûlons tout ce qui nous ressemble »), l’euphorisant Erreur De Jeunesse et la magnifique touche finale, le sublime Au Bénéfice Du Doute, comme un Au Revoir qui ressemble à un Adieu, la conscience aigue que l’on vient de toucher le très beau, que ces moments uniques ne dureront pas mais que cela ne nous empêchera pas de revenir, de retenter notre chance. D’y croire.

Fin 95 retour de Londres. Pas l’ombre d’un doute, c’est une saison unique que j’ai laissé derrière moi. Mes erreurs de jeunesse, mes souvenirs de campagne en Espagne et tout le reste. Disque solaire, lumineux mais plein d’alcôves sombres, disque d’envie, disque de l’amour incandescent, des brûlures, des chutes et des rechutes, des retours et des résurrections, disque d’espoir et de réconfort, disque d’orfèvre mélodiste, Cannibale, album rare et précieux. Compagnon de route sans âge mais pas sans âme.

« La vie est une chanson, viens dans mes bras ce soir et dansons mon amour ».


© Matthieu Dufour