John Hughes : Teenage Kicks (by Jean Thooris).

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Culte, génial, subversif, le réalisateur-scénariste John Hughes imposa une empreinte cruciale sur le cinéma américain 80’s (au même titre que Steven Spielberg). La France, suspicieuse, ignora cet acte révolutionnaire.

Trompe-l’œil

Étrangement, durant les années 80, John Hughes était considéré comme un cinéaste républicain. Cela tenait à la représentation d’une jeunesse WASP (White Anglo-Saxon Protestant), à la prédominance des valeurs familiales ainsi qu’au recours fréquent au happy end. Pour ne rien arranger, le personnage de Ferris Bueller (dans le film éponyme) pouvait s’apparenter à une Amérique violemment reaganienne : hautain, conquérant, charmeur et magouilleur. Un schéma en trompe-l’œil que Hughes se plaisait à fendiller, voire à sauvagement massacrer.

Ainsi, Ferris Bueller n’est qu’une projection fantasmée de l’adolescent que n’était pas John Hughes – populaire et vénéré par tout le lycée. Du coup, face à l’abstraction que représente Ferris, l’intérêt du film se déplace vers son meilleur ami, Cameron (interprété par Alan Ruck, double physique de Hughes), teenager soumis et hypocondriaque (son père ne lui témoigne aucune affection, il étouffe au sein d’un système bourgeois qui nie l’individu au profit du matériel – symbolisé par une Ferrari rouge qu’il ne faut surtout pas toucher).

Il en va de même pour l’allégeance familiale : chez Hughes, les parents oublient l’anniversaire de leurs enfants, ils les ignorent, veulent les façonner à leur guise ou bien ressemblent à des capitalistes un peu benêts (le père de Ferris, sur ce dernier point, est filmé avec une évidente ironie).

Violence

John Hughes, loin du chantre d’une Amérique repliée sur sa morale, ressemblait plutôt à un anarchiste modéré. Marié très jeune, il dut se frotter au monde du travail (dans le secteur de la publicité) pour subvenir aux besoins. Le cinéaste en extirpa une aversion à l’égard du système ainsi qu’un rejet de la normalisation. Dès son premier script (Bonjour les vacances, réalisé par Harold Ramis en 83), Hughes pilonne le portrait d’une gentille famille sur la route des vacances estivales. La caricature vire à la torture (Chevy Chase, qui joue le père, se fait martyriser durant une bonne heure). Dans Planes, Trains & Automobiles (87), Steve Martin incarne un employé marketing que Hughes se délecte à placer dans des situations inconfortables : largué sur une aire d’autoroute, affublé d’un compagnon pot-de-colle, tabassé par un taximan acariâtre, injurié par une loueuse de voitures. Dans le cas de Bonjour les vacances et Planes, Trains & Automobiles, il s’agit de violenter l’archétype du parfait républicain, lui ôter son beau costume (Steve Martin finit en parka), afin d’en dévoiler une parcelle humaniste, une bonté certes enfouie mais cependant présente.

Malaise

Le happy end, chez Hughes, est une forme d’excuse pour tant de cruautés et de malmenages psychologiques. Car si la plupart des Hughes se terminent bien, les personnages, avant la résolution finale, en bavent : dans Breakfast Club, les ados collés doivent d’abord s’humilier et se juger les uns les autres pour se trouver des affinités communes ; dans Pretty in Pink (que Hughes se contente d’écrire et de produire), Andie, issue du prolétariat, finira certes dans les bras de son amoureux BCBG, mais, auparavant, elle sera rejetée par tous les milieux sociaux ; dans Sixteen Candles, Sam parviendra à séduire le garçon de ses rêves, il lui faudra cependant beaucoup pleurer, accepter l’isolement durant la boum du lycée, encaisser la fierté d’une sœur ainée qui va se marier…

Le happy end est parfois ambigu, indécis et finalement trouble : à la fin de Breakfast Club, la petite bande, après un samedi de colle, ressemble aux meilleurs amis du monde, mais en sera-t-il de même lors du lundi suivant ? Dans Ferris Bueller, Cameron détruit la Ferrari de son père afin de lui tenir verbalement tête, mais en est-il réellement capable ? Dans She’s Having a Baby, Jake, in fine, accepte la vie familiale (une épouse, un premier enfant), mais un malaise se devine encore chez lui (ne s’est-il pas trompé de vie ?)…

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Scabreux

Issu du magazine satirique National Lampoon (journal pas spécialement réputé pour faire dans la dentelle), John Hughes en conserva une prédominance pour le mauvais goût. Selon l’humeur et le souhait du contrepied. Car deux tendances cinématographiques se perçoivent chez Hughes : le raffinement et le scabreux.

Premier film du cinéaste après divers scénarii, Sixteen Candles (rebaptisé Happy Birthday pour la sortie française puis Seize Bougies pour Sam pour l’exploitation vidéo) hésite encore sur la route à suivre. Prenant le revers des teen movies scatos à la Porky’s (la norme de l’époque), Hughes y décrit avec beaucoup de sensibilité le cas d’une lycéenne dont les parents oublient de célébrer les seize ans (âge crucial pour toutes adolescentes). Le portrait est aussi sensible qu’empathique. Mais ce réalisme (cet hyperréalisme, même) est constamment lacéré par des incursions burlesques qui rattachent, malgré tout, Sixteen Candles au rang des comédies potaches : le centre du film prend pour cadre une fête teenager que Hughes exagère jusqu’au foutraque (la maison des invités s’effondre, les bagnoles se réduisent en miettes). Malgré sa sensibilité, Sixteen Candles possède encore une inclinaison Lampoon, une grivoiserie BD. Le film annonce cependant le programme John Hughes : l’intellect et son contraire, le point de vue adulte ou bien infantile. Entre ces deux options, aucun intermédiaire. Dès Breakfast Club puis Weird Science, ce sera tout ou rien.

Mais cet aspect potache, s’il irrigue une bonne partie de Sixteen Candles, ressemblera ensuite à une récréation, à une pause détente après un film sérieux. Weird Science, une farce assez lourdingue, possède une légitimité car il prend le revers de Breakfast Club : ce dernier prônait la subtilité psychologique et le réalisme identificatoire, Weird Science, lui, part dans tous les sens et appartient au registre du fantastique (sorte de croisement entre le mythe de Frankenstein et le film ados). De même, après She’s Having a Baby (œuvre un peu ratée mais au propos très sérieux), Hughes consacrera tout un film au corps burlesque de l’excellent (et regretté) John Candy (Uncle Buck, qui ne vaut que pour son acteur principal).

Destruction

Le potache, chez Hughes, se teinte également d’un goût prononcé pour la destruction ayant valeur de profonde libération pour ses personnages. Car ici, détruire ne signifie jamais s’adonner à un acte gratuit ou provocateur. Ce que les mots ne peuvent exprimer, ce que la frustration empêche de révéler sur soi-même, se changent en cri du cœur, en acte de rébellion (généralement contre les parents) : Andrew Clarke hurlant jusqu’à en faire exploser une vitre (Breakfast Club), Cameron frappant haineusement la Ferrari de son père (Ferris Bueller), les adolescents de Sixteen Candles (lâchés entre eux) saccageant une baraque aux parures trop chics…

Parfois, la rébellion provient de Hughes himself, comme si le principe de destruction lui permettait de malmener des comportements sociaux qui l’exaspèrent : le cynisme hautain du cadre dynamique (Steve Martin dans Planes, Trains & Automobiles, qui s’en prend plein la tête lors d’un difficile trajet New York / Chicago), les rêves disciplinaires du principal du lycée (Ed Rooney dans Ferris Bueller, attaqué par un chien, frappé par la sœur de Ferris, jusqu’à finir les fringues déchirés et le visage tuméfié)… Cette rébellion s’exprime également par des touches ironiques qui grossissent les caractéristiques de certains personnages, jusqu’à l’hilarité : les profs de Ferris Bueller (l’un ponctuant chacune de ses phrases par l’interrogation « qui le sait ? » avant d’instantanément répondre à la question, l’autre donnant un cours de science-politique en ayant l’air de franchement s’emmerder), le magnat publicitaire de Planes, Trains & Automobiles (qui passe une heure à regarder une proposition de campagne d’affichage, sans émettre le moindre avis), les grands-parents de Sixteen Candles (gâteux et collants), les cadres boursiers de Ferris Bueller (parodiés par Cameron)…

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Humanité

Au centre de l’anarchie, du refus de la norme sociale et, finalement, du sourire républicain, s’affirme le principal : la pureté d’une adolescence capable de dire « non ». Les enfants, chez Hughes, sont endoctrinés dans un système qui réfute leurs individualités. Eux-mêmes ne s’en rendent pas compte, acceptant sans broncher le jugement des adultes (ce qu’exprime Cameron, dans une séquence bouleversante de Ferris Bueller : « mon père me traite comme de la merde et je ne dis jamais rien »). C’est le cruel propos de Breakfast Club : les stéréotypes sont tellement affirmés que les adolescents finissent par y croire et s’y soumettre (ils sont ainsi, puisqu’on ne cesse de le leur dire, des délinquants, des filles à papa, des sportifs, des génies ou des folles).

L’image, évidemment, se fissure très vite, pour laisser place à la volonté d’être soi-même, de ne pas répondre aux exigences des adultes. Il faut pour cela en passer par une violente thérapie : tout un samedi d’insultes égotiques sera nécessaire pour que les cinq teenagers de Breakfast Club comprennent qu’ils se protègent derrière un masque, et que finalement rien ne les différencie ; une journée à sécher les cours aidera Cameron à faire le point sur son existence, pour oser défier cet ordre parental qui l’ignore ; Andie est amoureuse d’un garçon issu d’une classe sociale bien plus élevée que la sienne, elle devra ainsi braver les interdits et les remontrances, voire se violenter, pour outrepasser la norme établie (Pretty in Pink).

La mise en scène de John Hughes se plait à révéler la véritable personnalité de ses personnages adolescents, avant que ceux-ci ne s’affirment et s’acceptent. Cela passe par des gros plans, sublimes, émerveillés, capturant un âge, un moment de vie, le naturel d’une expression. Dans ces instantanés, les films de Hughes échappent au temporel et virent au documentaire : la fiction disparaît pour saisir, à vie, le visage des jeunes comédiens. La réalité prend le dessus (une parcelle d’enfance émeut), jusqu’à ce que le film ressemble à son propre making-of (oublier Cameron, Andie ou Brian pour filmer Alan Ruck, Molly Ringwald et Anthony Michael Hall).

Épitaphe

John Hughes est décédé le 06 août 2009. Sa carrière, durant les 80’s, lui permit de renouveler le genre du teen movies, d’imposer un regard qui fait toujours date (sans lui, ni Judd Apatow ni Ben Stiller n’existeraient), et d’imposer des classiques du cinéma : Breakfast Club (son chef-d’œuvre, unanimement considéré, ad vitam aeternam, comme le plus beau film consacré à l’adolescence), Ferris Bueller’s Day Off (et son Matthew Broderick en mode incontrôlable), Sixteen Candles (pour les révélations Molly Ringwald et Anthony Michael Hall), Pretty in Pink (cité par Quentin Tarantino dans Death Proof), Planes, Trains & Automobiles (pour avoir montrer que John Candy était un grand acteur dramatique)…

Ayant probablement tout dit, John Hughes, à partir des années quatre-vingt dix et jusqu’à son décès, abandonna la mise en scène et se consacra à l’écriture de scripts très familiaux, très commerciaux. Cette dernière étape ne nous intéresse pas.

A l’heure actuelle, John Hughes doit certainement s’éclater en compagnie de John Peel, délirant sur les Undertones ou un bon vieux Simple Minds. C’est une évidence.


© Jean Thooris