Chronique – That Obscure Object Of Desire (TOOOD) – Fury.

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« Les émotions, d’après mon expérience, ne sont pas recouvertes par de simples mots. Je ne crois pas en la “tristesse”, la “joie” ou le “regret”. Peut-être la meilleure preuve de la nature patriarcale du langage est le fait qu’il simplifie les sentiments. J’aimerais avoir à ma disposition des émotions hybrides compliquées, des constructions germaniques, comme par exemple “Le bonheur qui accompagne le désastre”. Ou : “La déception de coucher avec son fantasme”. J’aimerais montrer comment “La conscience de la mort suscitée par des parents vieillissants” est liée à “La haine des miroirs qui commence à l’âge mûr”. »

Ainsi parlait Cal, Callie, Calliope dans le Middlesex de Jeffrey Eugenides, Cal et son « obscur objet ».

Si chez TOOOD tout semble placé sous le signe de Janus (le fameux dieu romain des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes) et de la simple dualité (noir et blanc, homme et femme, organique et mécanique, anglais et français), rien n’est jamais aussi binaire, brutal ou simpliste. Ici, aucune tentative de simplification des sentiments, aucun risque. Bien au contraire. On entre en terres de contrastes et de nuances avec un duo qui confirme son goût et son talent pour l’oxymore, son envie de se/nous confronter avec ses/nos propres peurs, fantasmes, désirs. Même les plus déviants. Même les plus sombres. Certes, il y a des angles aigus, des angles droits, des bords tranchants, des courbes acérées, des culs-de-sac sombres, des sens interdits, des points de non-retour, mais aussi, des ellipses, des chausse-trappes, des fausses pistes, des trompe-l’œil, des issues de secours, des passages secrets, des courbes et des routes qui se perdent et s’effacent dans la nuit ou le brouillard.

Le choix du noir et blanc n’est évidemment pas anodin. Quelle que soit la discipline. En synthèse additive le blanc n’est jamais que le fruit de la superposition en juste proportion de trois couleurs. Alors si l’intention de départ cache peut-être une envie de maîtrise, de mise à distance, une aspiration à une forme de neutralité mystérieuse, une tentation de colorer cette musique hyper contemporaine d’une intemporalité glorieuse, la réalité est forcément moins simple. Le noir et blanc possède aussi des facultés magiques que la couleur n’égalera jamais. Révéler des contrastes, mettre à jour des détails, montrer des creux, filer des ombres, prouver des absences et des envies, faire jaillir des évocations plus ou moins surnaturelles. Le noir et blanc nous met au pied du mur, il nous somme de choisir. Le noir et blanc nous met face à nous-même. D’ailleurs rien ici n’est vraiment noir. Pas plus que blanc. 50 000 nuances de gris. Terres de contraires. Yin et Yang à jamais liés, à jamais inconsolables, à jamais désunis.

Fury, l’album de TOOOD reprend l’histoire là où l’on s’était arrêté avec le précédent single. Dédale. Introduction idéale pour ce genre de road-movie mental, onirique, labyrinthique. Un disque qui monte en puissance et malgré un apparent désordre nous mène exactement là où il veut. S’affranchissant avec une joie sadique des étiquettes qu’on leur avait peut-être collées un peu trop rapidement, Astrid et Laurent peaufinent leur quête d’une mélodie sans concession, refusant de céder à la facilité de la redite, gagnant en maturité et en liberté. L’utilisation du français est pour moi une avancée majeure. Probablement moins aisé pour mettre de la distance, il permet de créer une brèche, une aspérité supplémentaire, d’un seul coup au détour d’une chanson on se retrouve face à une faille, une crevasse qui donne le tournis, alors que l’on se croyait tranquillement installé dans un confort qui semblait familier. Il permet d’incarner ce sentiment d’entre-deux, il donne un relief, une texture à ce voyage « au bord du monde », permet au pouvoir hypnotique de la musique d’accomplir son dessein (les magnifiques Origine ou Fleurs de l’abime). Il confère également une singularité à ces morceaux là où l’anglais peut parfois renvoyer à des références que chacun se choisira (pour moi les meilleures heures de Archive par exemple). Ce qui n’empêche pas l’émotion de jaillir de l’anglais comme sur le très beau Heart is just a piece of meat. On retrouve bien sur ce qui fait le charme du groupe depuis ses débuts, ces boucles qui jouent avec la voix, cette voix qui invente sa propre musique, suit sa propre voie, c’est à la fois gothique et sensuel, inquiétant et complice. Un mélange de panache distancié et de mélancolie généreuse. Une électro-pop intelligente.

J’ai toujours aimé les artistes privilégiant une approche esthétique globale, dépassant le simple cadre de leur discipline, forcément trop étroit. Depuis les associations de bienfaiteurs façon New Order/Peter Saville jusqu’aux Shiva poétiques comme Duras ou Cocteau. Cette façon de voir grand, large, panoramique, cette poésie multi dimensionnelle qui, même si elle a parfois la tentation d’intellectualiser le propos (par les temps qui courent j’aurais tendance à penser que ce n’est pas un gros mot), peut provoquer des émotions incomparables et inusables. Elle crée des univers singuliers, parfois dérangeants, parfois inconfortables. Mais n’est-ce pas là le rôle des artistes ? On retrouve de plus en plus cette démarche chez les nouvelles générations bercées d’influences les plus baroques, baignées dans la pop culture et déliées des vielles croyances, faisant fi des convenances et des chapelles. TOOOD en est un excellent représentant.

En dix titres aux incarnations parfois contradictoires, de l’entrée du Dédale, à l’échappée tristement belle des Fleurs de l’abime, le duo nous embarque, nous perd, nous secoue, nous émeut, nous invite au parcours intérieur, un vol au-dessus d’un nid d’actes manqués, d’envies étouffées, d’espoirs rougeoyants, de peurs ancestrales, de jouissances éphémères. Un rêve en noir et blanc qui nous fait voir toutes les couleurs de l’âme. Doux et puissant.

« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie » 

Henri Michaux.


© Matthieu Dufour