Où sont les sons de notre enfance ? By Greg Bod.

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© Greg Bod


Que reste-t-il de nos souvenirs quand la mémoire s’est évaporée, quand la raison défaille, quand les mots perdent sens, que la parole se dégrade ?

Travaillant auprès des corps des autres dans mon métier de soignant, des corps jeunes, des courbes fatiguées, des épaules affaissées, des os meurtris, je crois depuis longtemps en la mémoire de la sensation. Bien sûr, on se rappelle de Proust et de sa madeleine, une odeur évoque une sensation qi fait circuler en nous le passé et le rend bien plus vivant que le présent.

Où se cache notre enfance ? Où la retrouver ? Où recréer le lien avec la petite personne que nous ne sommes plus ?

N’avez-vous jamais ressenti cette étrange impression, cette émotion sur le bout des doigts qui ne dit pas son nom, qui n’ose pas s’affirmer pleinement ? Sans comprendre, sans que vous ne l’ayez vu venir, le voilà cet étrange malaise qui brouille vos repères. Ni vraiment le passé ni vraiment le maintenant. Un quelque chose qui vient vous assaillir sans prévenir. Vous savez ces pensées qui vivent malgré vous.

Au centre de notre mémoire et de notre re création des instants du passé, il y a le son, le bruit, parfois la musique. Notre vie est ponctuée de rencontres avec le bruit un peu comme nos voix qui vieillissent avec nous.

Où sont les sons de notre enfance ? Sans doute, quelque part au fond de nous, planqué dans nos circonvolutions cérébrales reptiliennes. Pas à proprement parler un souvenir mais pas non plus une anecdote… Si l’on pouvait fouiller et creuser au fond de nos crânes, on y trouverait la chronologie de nos vies, quelques signaux lumineux qui ressemblent à nous.

Où sont les sons de notre enfance ? Que sont-ils ? Pourquoi face à un paysage, le bruit du vent, une simple phrase parfois, même anodine, est-on pris d’un brusque chagrin qui nous envahit ? L’assaut d’une mélancolie que l’on ne comprend pas.

Nous avons tous nos histoires, nos vies mais nous avons tous les sons de nos enfances. Les voix des proches encore là aujourd’hui, ceux partis depuis longtemps et ceux que l’on n’a pas connus.

Longtemps quand j’ai commencé à explorer ma mémoire, J’ai tenté de faire remonter à la surface la voix de ce père que je n’ai pas connu. J’imaginais dans ma chambre d’enfant le ton clair, la douceur de ses mots. Sur le papier, je dessinais la couleur des sons.

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© Greg Bod

Les sons de ma vie sont comme des papiers peints délavés. Quelque part dans le creux de mon oreille, j’entends encore la musique triste de « Jeux Interdits », ses accords joués de manière maladroite par des mains trop lourdes, les rires de ma mère à la moindre fausse-note. La naïveté face à une cruauté futile… Des pas grand choses, des presque riens.

Les sons ont leurs temps, leurs saisons. Le bruit de la fermeture éclair de la canadienne qui remonte délicieusement, l’odeur des pins, la fraîcheur des premières nuits d’été loin de l’abri de la caravane des parents. Papa, maman qui murmurent dans la nuit autour de la table de plastique, le grincement des chaises en osier. La brise qui souffle contre le tissu bleu de la tente, les petites formes qui se constituent au gré du hasard.

Le moteur de la R12 verte, le chant de Brel et « Le petit chat est mort », les fenêtres ouvertes, les odeurs de juillet, la brume qui monte dans les cols des Pyrénées. Le souvenir de cet ami de mes parents parti avec femme et enfant se perdre dans les hauteurs du cirque de Gavarnie, son corps qui s’écroule de trop de cigarettes fumées, le regard de sa fille qui hurle.

La mort est un bien étrange phénomène en été, c’est un peu comme si sa froideur venait déranger le déroulement des choses et nous faisait prendre conscience que tout n’est qu’un décor, guère plus que des morceaux de bois trop agencés.

Le cyclomoteur de Papa qui remonte dans la rue en bas, le pas de Maman que je reconnais immédiatement sans la voir. Le martèlement mat du sol, les automnes qui me font vieillir à chacun de leur retour, le craquement des feuilles sous mes pieds, mes chaussures neuves qui me font mal.

Ma mère qui me dit « Tu verras, tes pieds s’y feront ».

Se fait-on à la douleur ?

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La première sonnerie de l’école… Ah l’école de mon enfance aujourd’hui disparue. Je me souviens de sa cour pavée, le préau où les voix résonnaient contre ses parois. Le nom de mes amis que j’ai oublié, je me rappelle d’une Karine peut-être ou Sophie… Le bruit des billes, le gros callot orangé, le Casiotone que j’avais amené une fois.

Le Bontempi, les notes qui ne disaient rien.

Le samedi matin, l’instituteur qui nous souhaitait un bon week-end. Qu’est-il devenu ? Sans doute à la retraite. J’ai oublié son nom, je me rappelle qu’il me faisait peur, je me rappelle qu’il me faisait rire.

Je n’ai pas oublié les silences entre mes parents, la passagère gène quand je posais les questions qu’il ne fallait pas…

« Maman, à quoi il ressemblait Papa ? »

Nos silences gênés quand nous remplissions les formulaires administratifs et froids à chaque rentrée scolaire…

Nom de la mère, prénom de la mère, née le…

Nom du père…. …. …. Prénom du père…. …. … né le … décédé le 12 octobre 1970.

Le chant de Titi mon canari, jaune bien sûr. Quelque chose de très cristallin, de très aigu, presqu’à la limite de l’écorchure. Chaque semaine, nous nettoyions sa cage, on le sortait pendant 10 petites minutes et je le voyais voler dans la pièce, un peu paniqué, un peu grisé. Je me rappelle ce jour d’été où comme il faisait bien trop chaud, ma mère avait laissé la fenêtre entrouverte. Nous l’avions oublié et quand Titi commença à voler dans le salon, très vite, il trouva le chemin de la sortie. Il fallait le voir déployer ses petites ailes entre les barres d’immeuble, nos cris pour le faire revenir, le soupir de soulagement quand il retrouva le chemin de sa petite cage….

La voix de ma grand-mère, je m’en rappelle comme un quelque chose d’éraillé, de dissonant. Une petite bonne femme toute en rondeurs, un accent brestois à décorner les bœufs. Une femme accidentée, seule, ni vraiment triste ni vraiment gaie…

C’est étrange comme parfois certaines voix ne collent pas à certaines personnes, celui-ci avec ce timbre fluet et ce corps athlétique, celle-ci avec une voix grave et basse.

Ma grand-mère avait la voix de sa vie, au bord du déraillement. Cette cassure de ceux qui aiment trop le vin et les heures tardives. Ma grand-mère et ses mensonges, ses petites trahisons et ses non-dits. Ce que l’on découvre après qu’elle soit partie.

Les sons ont des temps et des saisons, des morts aussi, des fantômes…

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© Greg Bod

Le clapot de l’eau sur la rive de ce lac, les grandes fourmis qui s’égarent entre mes doigts, la petite fille qui rêve à côté de moi. Ce n’est pas ma petite sœur ni ma fille. J’ai toujours voulu avoir une petite sœur, ne pas être le dernier, laisser un trait d’union entre moi et l’autre. Comme nombre d’enfant, je me suis créé un ami imaginaire… Le mien était une petite fille blonde, frêle. Jamais elle ne disait mot, elle restait là à côté de moi pendant que je jouais, pendant que je dormais. Fidèle présence rassurante. Elle m’écoutait sans mot dire.

« Un jour, tu sais, je serai un navigateur, j’écumerai toutes les mers… Un autre jour, je serai un astronaute et mes pas me mèneront là où nul homme n’est allé… »

A chacun de mes mots, elle me répondait invariablement par un sourire.

Cela fait bien longtemps que je ne l’ai pas vu mais je n’ai pas oublié la saveur de son silence. Je la sais tapie, là, quelque part dans l’ombre, à l’arrière de moi.

Comme les sons qui me constituent, qui construisent mon histoire, elle aussi, elle est un peu moi, l’empreinte d’une personne que je ne suis plus.


Greg Bod


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© Greg Bod