JONATHAN DEMME, EN CHANSONS.

Disparu le 25 avril dernier, l’immense Jonathan Demme incarnait la quintessence du cinéaste pop. Retour en dix chansons emblématiques sur la filmographie de cet auteur générationnel.


dangereuse sous tous rapports


New Order « The Perfect Kiss »

Difficile de ne pas démarrer cette playlist par la collaboration entre Demme et New Order. Metteur en scène de la vidéo officielle de “The Perfect Kiss”, en 85, le cinéaste prend le revers de l’époque. Loin de l’esthétique outrée et du découpage hystérique qui caractérisaient alors les balbutiements du vidéo-clip, Demme opte pour la sobriété du découpage, la captation live (en studio) et le statisme du cadre. New Order est ici ramené à sa condition primale : celle d’un groupe se débattant avec une musique échappant à son contrôle. Des génies par inadvertance. Les visages de Barney, Peter, Stephen et Gillian traduisent magnifiquement la difficulté de NO à reproduire le coup de grâce hasardeux, le chef-d’œuvre sorti de nulle part. “The Perfect Kiss” instaure également une technique typiquement Demme : les gros plans, sublimés, sur les visages silencieux, pensifs, concentrés, au travail.

The Talking Heads « Psycho Killer »

Avec Stop Making Sense, Jonathan Demme (alors inconnu du public français) réalise en 84 « le plus beau film concert de tous les temps ». Comme avec New Order, le cinéaste refuse d’imprimer une signature d’auteur : posée, à la limite de l’effacement, la mise en scène donne à voir le principal, c’est-à-dire les hommes et leur musique. Demme trouve la distance idéale pour rendre compte de la musique à l’écran – celle du spectateur dans la salle. Stop Making Sense, par son minimalisme revendiqué, laisse également fuser un aspect de David Byrne alors mal connu : son goût pour l’ironie et le dadaïsme (le groupe, à cette époque, pâtissait encore d’une image « intello »).

The Troggs « Wild Thing »

Dans Something Wild (Dangereuse sous tous rapports, 86), le chef-d’œuvre cinématographique de Demme, la chanson culte des Troggs est reprise tout au long du film, dans des versions reggae, a cappella, rock. La vision du melting-pot demmien, d’une Amérique libre et sans frontière, s’incarne via ce titre insoumis. Ce « quelque chose de sauvage » personnifie également le yuppie joué par Jeff Daniels : il n’attendait que Lulu / Audrey pour s’extraire de son statut de cadre supérieur et enfin jouir de la vie.

The Feelies « Fame » (reprise Bowie)

Toujours dans Something Wild, la scène culte du film (le bal des anciens lycéens) invite rien moins que les Feelies à l’écran. Face à un drapeau américain (gloire au rock indé ?), Glenn et Bill y reprennent le “Fame” de Bowie. Ce qui nous vaut une danse homérique entre Jeff Daniels et Melanie Griffith, mais aussi une séquence gorgée d’illusions : pendant que le yuppie semble profiter de son existence à plein volume, le diable s’apprête à surgir (en la personne de Ray Liotta – ce qui n’est pas rien).

Sister Carol  « Wild Thing »

S’il y a une musicienne emblématique de la black attitude propre à Jonathan Demme, c’est bien Sister Carol. Omniprésente dans l’œuvre du cinéaste, elle incarne, à tour de rôle, la rébellion et la victime désignée (Married to the Mob), la grande gueule et le refus de se soumettre (dans Something Wild) au capitalisme reaganien d’antan. Logique à ce que Dangereuse sous tous rapports se conclue sur son chant : l’avenir, la liberté, passera par la musique black.

Chris Isaak « Suspicion of Love »

Chris Isaak a toujours entretenu d’excellents rapports avec le cinéma d’auteur (on l’a vu chez Bertolucci, Lynch, Waters). Pour Demme, il incarne un clown tueur (Married to the Mob) puis un agent du FBI (Le Silence des agneaux). Dans ce premier film, il offre à Demme un titre inédit qui traduit bien les incertitudes de la femme au bord de la crise de nerf jouée par Michelle Pfeiffer : ne pas savoir si l’on veut aimer ou être aimée.

Tom Petty « American Girl »

Au lieu d’invoquer le dorénavant cultissime “Goodbye Horses” de Q Lazzarus (chanson géniale, par ailleurs), citons un autre titre issu du plutôt célèbre Silence des agneaux. “American Girl” (du trop sous-estimé Tom Petty) caractérise ici la brebis prête à se faire dévorer par le loup. Insouciante, espiègle, la « fille américaine », au moment où la chanson retentit dans son autoradio, ne sait pas encore qu’elle vivra ses prochains jours dans les tréfonds d’une autre Amérique : déviante, malade, cannibale. Demme diffuse Tom Petty comme un pied de nez : la façade pop ensoleillée camoufle la philosophie des renégats et des parias. Le cinéaste utilisera à nouveau ce titre, pour son dernier film (Ricki and the Flash, avec Meryl Streep), mais avec une portée totalement différente : loin du trouble, la chanson de Tom Petty servira à réunir une mère et sa fille. En effet, chez Demme, la pop se conçoit selon un axe cathartique ou cauchemardesque.

Neil Young « Philadelphia »

Entre Jonathan Demme et Neil Young, l’évidence d’une rencontre, d’une belle amitié. Le cinéaste a tourné trois documentaires sur le loner ; et Neil fut le coach guitare de Meryl Streep pour Ricki and the Flash. L’osmose Demme / Young se déniche pourtant lors du générique final de Philadelphia. Là où le film use un peu trop du lacrymal, la chanson éponyme de Neil ramène le spectateur vers la pudeur, l’émotion non feinte, la compassion intime.

Bruce Springsteen « Streets of Philadelphia »

Certes, Philadelphia est loin d’appartenir aux réussites de Jonathan Demme (malgré la sincérité du propos), mais, outre la conclusion de Neil Young, l’entrée en matière signée Springsteen est un grand moment de cinéma. Comme à son habitude, le Boss trouve les mots justes, les sonorités poignantes. Difficile de ne pas revoir ce long plan-séquence sur les rues de Philadelphie, harmonisé par le chant attristé de Springsteen, sans ressentir un picotement au cœur.

Robyn Hitchcock « Alright Yeah »

Demme aimait autant Springsteen que les Go-Betweens, UB40 que les Pixies, Tom Petty que les Buzzcocks. Aucune hiérarchie dans sa façon d’appréhender la pop. D’où son intérêt pour un musicien virtuose, un peu obscur, tel que Robyn Hitchcock (ancien leader des incroyables Soft Boys). Comme pour les Talking Heads, New Order et Neil Young, le cinéaste, avec Storefront Hitchcock, par son repli et son regard admiratif, offre ici une lettre d’amour à Robyn Hitchcock : le musicien, en acoustique, se produit derrière la vitrine d’un magasin, à New York. Et à l’instar hier des Feelies pour Something Wild, Robyn sera convoqué pour animer les célébrations de Rachel se marie.


© Jean Thooris