(Notre) Bill Murray.

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Cadeau livre pour les fêtes de Noël : Lost in Bill Murray, copieux abécédaire centré sur le comédien de Groundhog Day, dans tous les détails. De sa passion pour le golf à sa venue surprise en plein enterrement de vie de garçon d’un inconnu nommé E.J., de sa brouille avec Harold Ramis jusqu’à sa visite aux funérailles d’Elvis, du Golf en folie jusqu’aux mots prononcés par Bob Harris dans l’oreille de Charlotte durant la séquence finale de Lost in Translation, tout ce que vous saviez déjà (ou pas) sur le meilleur acteur du monde. L’occasion, pour nous, de dire en quoi et pourquoi Bill Murray était et restera, ad vitam aeternam, la plus belle invention de Dieu (avec la bière en boite).

« Si on se réincarnait dans la peau d’un mortel, la plupart des gens choisiraient sans doute le Dalaï-lama. À mon avis, Bill Murray viendrait juste après », affirme Del Close, qui initia Murray (ainsi que John Candy, Harold Ramis, Dan Aykroyd ou John Belushi) à l’art de l’improvisation au début des années 70. En effet : le culte Murray, pour nous une obsession depuis le 15 décembre 84 (semaine de la sortie française de Ghostbusters), va bien au-delà de l’allégeance envers un acteur formidable. Aimer Bill Murray, c’est en faire une religion. Un principe existentiel. Un dogme quotidien. Bill n’est pas seulement « le plus grand d’entre tous » (comme l’écrivirent Les Cahiers du Cinéma en juin 2000), il est aussi le seul acteur au monde dont la moindre apparition cinématographique outrepasse le cadre de l’imaginaire ou de l’identification : par sa seule présence dans un film (bon ou mauvais), Sleepy (surnom de Murray quand il était enfant) charrie des notions philosophiques, bouddhistes, existentialistes, théologiques… Bill Murray, même en restant impassible, apporte une sagesse, une leçon de vie à chacun de ses rôles. D’où cette comparaison pas si folle entre Peter Venkman et le Dalaï-lama.

Voilà également pourquoi l’addict à Phil Connors ne peut se contenter des chefs-d’œuvre ou des grands films jalonnant cette carrière aussi barrée qu’à rebrousse-poil (Groundhog Day, Rushmore, Mad Dog and Glory, Lost in Translation et beaucoup d’autres), ni même des bons petits films dans lesquels Murray intervient (Le Golf en folie, Arrête de ramer t’es sur le sable, Les Bleus), l’aficionado se doit de TOUT voir. Y compris une aberration comme Un éléphant sur les bras (comédie potache, assez foireuse, reposant sur un canevas extraterrestre : Bill y fait équipe avec un éléphant nommé Tai – l’acteur dira de sa partenaire qu’elle est « la meilleure, la plus douée » qu’il ait rencontrée !). Un film avec Bill Murray échappe à la logique du « bon », du « très bon » ou du « mauvais » : il y a toujours une humanité perceptible, une distanciation zen qui ressource l’âme et le cœur (parfois les deux, comme dans Groundhog Day), un rapport harmonieux avec la faune animalière (marmotte, taupe, requin-jaguar, éléphant, lama…). Le Bill Murray film est un genre unique, le seul à transformer un pacifisme explicite en un principe aussi bien communautaire qu’individuel : connais-toi profondément pour mieux te sentir en harmonie avec autrui.

Que vous ayez découvert Bill Murray il y a trente, dix ou cinq ans, il y a six mois, deux semaines ou trois jours, il est obligatoirement votre acteur fétiche. Et s’il ne l’est pas encore (cela viendra), admettez que Monsieur Steve Zissou ne fonctionne pas comme les autres humains (et encore moins comme les autres comédiens). « Si Frank Capra avait pris un peu d’acide, il aurait certainement inventé Bill Murray », a dit John Byrum, cinéaste du Fil du rasoir, film emblématique (quoique maudit) pour Bill. C’est vrai. Ou bien : si le Dalaï-lama (toujours lui) ou Bruce Springsteen s’étaient reconvertis dans la comédie, ils auraient ressemblé à Bill Murray (en moins bon car sans la camaraderie Dan Aykroyd et Harold Ramis, et ainsi de toute l’équipe du Saturday Night Live). Humains et fédérateurs devant une caméra de cinéma ou de plateaux TV, donc.

Bill est le boss. C’est irréfutable. Mais en y regardant bien, et surtout en décortiquant les émissions cultes du SNL lors de ses cinq premières saisons (en gros, de 1975 à 1980), l’humanité Murray se retrouve également chez des comédiens aussi extraordinaires que John Belushi, Chevy Chase, John Candy et Dan Aykroyd. Si aucun d’entre eux n’a autant imprimé la conscience collective que Bill (pour diverses raisons – la plus tragique, dans le cas de Belushi et Candy, étant la mort), le point originel reste identique : soudoyer la contre-culture dans une forme aussi distanciée que relax, faire partie de la contestation pour mieux rire de ses absurdités. Mais avec respect. Compréhension.

Candy, Aykroyd et Belushi, déjà olympiques, humanisaient cette attaque contre le (télé) spectateur. Bill, lui, en sus d’établir un lien franchement amical avec son public tout en cherchant à le titiller, y apportait, y apporte toujours, une réflexion supplémentaire, un message codé, une leçon de bien-être. Qui serait : en s’intégrant à nos semblables, donc en les comprenant, nous avons droit de rire de leurs défauts (car ce sont également les nôtres). Pour cela, Bill Murray se doit de posséder une statue à son effigie dans chaque ville du monde.


© Jean Thooris


Robert SchnakenbergLost in Bill Murray (Over the Pop / Glenat)

Image: Kingpin de Bobby et Peter Farrelly (capture d’écran)